13 janvier 2025

On est d'accord sur quoi?

 "POUR LES MUSULMANS" Edwy Plenel 2015

Q? La liberté de ceux qui croient n’est pas remise en cause aujourd’hui !


Si.
La liberté de ceux qui croient est remise en cause
- quand des jeunes filles doivent enlever des signes extérieurs de leur foi,
- quand des mères voilées ne peuvent accompagner les enfants lors des sorties scolaires,
- quand on propose l’interdiction du voile, y compris à gauche, dans les universités…
Alors oui, c’est une croyance que l’on persécute
  !


Le droit au blasphème, c’est d’abord, pour les encyclopédistes et l’esprit des Lumières, blasphémer sa propre religion. Se battre contre l’idéologie dominante qui vous opprime.
Ce n’est pas le droit de moquer les autres, ceux qui ne sont pas comme vous, ceux qui sont dominés et opprimés.


Nous sommes un pays de migrations, construit sur la regénérescence de nos classes ouvrières. Eh bien, ce peuple, il vient comme il est, avec ce qu’il a en propre.

Combattre l’idéologie religieuse est une chose, mais combattre la croyance d’une personne, ce qui lui est cher, crée de l’humiliation, du ressentiment, de l’aigreur. Je m’oppose à ce surplomb d’où on ne voit plus l’autre dans sa pluralité et sa diversité.


Q? Il y a beaucoup de musulmans qui sont contre le voile. Vous dites qu’il n’y a pas de problème, on peut aussi penser que cela ne témoigne pas d’un progrès.


C’est vous qui le dites. Depuis que j’ai écrit Pour les musulmans, je vais à beaucoup de débats et je rencontre un peuple dans sa diversité, des femmes voilées ou en minijupes. Aux Mureaux, nous étions plus de 300, aucun parti politique ne peut faire ça ; à Grenoble, plus de 500.


Nous sommes faits de migrations et nous avons une représentation politique à gauche qui ne tend pas la main et met une barrière en disant d’abord : « Ressemblez-nous ! Abandonnez vos croyances, vos cultures, votre apparence, etc. » 


Pour que le peuple vienne sur les causes communes, il faut qu’il vienne tel qu’il est. 

Si on lui reproche son voile, sa croix, sa kippa, il va rester chez lui. 


Il faut qu’il puisse venir et une fois qu’il est là, on lui dit :
« On est d’accord sur quoi ? »
- Sur l’égalité homme/femme ? 

- L’avortement ? 

- Nos revendications sociales ? 


Voilà ce qui fera tomber les préjugés et la crispation sur l’autre. Il y a des femmes qui portent des foulards et qui défendent la cause féministe. C’est une question essentielle.


À travers la focalisation sur le foulard, donc sur l’islam, donc sur la visibilité d’une religion minoritaire qui s’affirme, on nous entraîne vers l’injustice, vers l’intolérance, à refuser toute dissidence et différence. 


Mon livre n’est pas une alarme sur l’islam ou sur les musulmans, il est une alarme sur nous, sur la manière dont, en Europe et en France, nous nous fermons, nous nous replions pour entrer dans une nécrose identitaire.


12 janvier 2025

Pour que quelque chose passe (Blida)

Une jeune femme toute simple, entre 20 et 25 ans peut être.
Elle a attendu longtemps dans la boue avec ses deux enfants de 2 et 4 ans.
Elle a un joli visage. Elle est maigre. Ses longs cheveux sont mouillés, elle tremble un peu.
Voilà des semaines qu'elle passe ses nuits sous une tente, essayant de donner à ses enfants le peu de chaleur qui lui reste.
L'épuisement quotidien est visiblement son lot.
Elle sait. Elle a compris que ses espoirs ont été trahis.
Nous ne trouvons aucune langue commune. Je comprends qu'elle est serbe.
Ils toussent, leur nez coule. Un peu de fièvre aussi.
Quelques médicaments pour aider…
Il faudrait un toit, de la chaleur, de l'eau, des sanitaires, être au sec.
Tout le monde sait cela.
Quelques instants plus tard, elle va repartir dans le bourbier humide et glacé du camp.
Je la regarde et lui souris.
Sans insistance.
Simplement, pour elle.
Alors à son tour elle sourit.
Son regard s'illumine.
Elle n'a quasiment plus de dents.
J'embrasse les enfants.
Elle me remercie.
Pour les enfants,
pour ce sourire.
Nous ne nous reverrons jamais.
Son regard restera une étoile dans mes souvenirs.



"On ne témoigne jamais pour soi" écrit Georges Didi Huberman.
"On témoigne pour autrui.
Le témoignage vient d'une expérience bouleversante, souvent ressentie comme indicible, et dont le témoin, depuis la position qu'il occupait, doit faire foi aux yeux d'autrui, aux yeux du monde entier.
(…) 
L'autrui du témoin?
- c'est d'abord celui qui n'a pas eu le temps ou la possibilité, de signifier son geste ou sa douleur. C'est le réfugié quand il demeure muet, occupé aux tâches de l'immédiate subsistance.
- c'est ensuite celui qui n'a pas eu le temps ou le courage d'écouter cet acte ou cette souffrance: c'est le nanti de la grande ville quand il demeure indifférent, occupé aux tâches de sa vie confortable;

Le témoignage se tient "entre deux autrui", 
il est en tout cas un geste de messager, de passeur, un geste pour autrui et pour que passe quelque chose."
(Passer quoi qu'il en coûte. G. Didi-Huberman et Niki Giannari. Ed de minuit 2017)



Jean-Michel Bolzinger 16 novembre 2017