31 août 2020

L'étonnement

"L'étonnement, c'est ce qui est requis pour travailler en psychiatrie. Ça ne s'apprend pas à l'école."

Toutes les sciences, toute les philosophies sont nées d'un semblable étonnement face à un univers de marionnettes semblant se mouvoir d’elles-mêmes.

Étonnement. Pas une simple surprise qui elle ne dérange pas réellement

Non, l'étonnement comme un coup de tonnerre
attonare signifiant littéralement “frapper par la foudre”
étonnement dont on ne sort pas indemne.

Étonnement face à l'insolite, l'hors cadre, l'hors limites, l'hors frontières
frontières que franchit l'étranger (xénos)
Étonnement face à l'étranger perçu instinctivement comme hostile.

Xénophobie donc comme 'effroi, stupeur face à l'étranger' et son étrange incursion.

Xénophilie, mot forgé à la même époque, qui n'en finit pas de sombrer en Méditerranée engloutissant ce qui reste de la 'sympathie pour l'étranger'.

Laisser traîner des paroles, leur laisser toute la place.



suite dans "Le premier venu est plus grand que nous".

30 août 2020

"le fin fond de la lumière, c’est la bonté"

 

Voici la transcription de quelques instants d’un entretien avec Christian Bobin à l’occasion de la sortie de son livre 'Prisonnier au berceau' paru en 2005.
 
— Est ce qu’il y a une révolte en vous concernant l’Église, concernant la foi ?
 
« Je crois que les institutions et les Églises comprises, sont les tombeaux de la vie. Le problème, c’est la puissance. Voilà. La vie ne va jamais se montrer là où il y a de la puissance, là où il y a une puissance montrée, puissance d’un costume, d’une fonction, d’une représentation… la vie est comme un animal farouche qui craint ces choses là, comme une bête qui craindrait les chasseurs. Donc là où il y a de la puissance affichée, l’espace du vivant se restreint, diminue. C’est la seule pensée que j’aurais de ces manifestations très officielles de la religion. Maintenant on ne peut rien exclure, pas même qu’un évêque croie en quelque chose. » (suivi d’un grand rire)
 
— La lumière est très présente dans vos écrits…
 
« Avec le mot “neige” c’est le mot le plus beau que je connaisse. C’est un mot qui donne immédiatement ce qu’il annonce. À l’entendre, à le lire, à l’écrire, je me sens en paix. »
— Vous dites « même un aveugle peut voir la lumière, il suffit que quelqu’un de bon lui parle ».
« C’est ça, oui, le fin fond de la lumière, c’est la bonté. »
 
— J’ai envie de faire un lien avec le paradis. Qu’est ce qu’il évoque, pour vous, le paradis ?
 
« Le paradis c’est le réel. Le paradis, c’est tout simplement ce qui se passe au moment où ça se passe. Le paradis c’est être présent chaque jour de sa vie. Le paradis ce sont les rencontres qu’on peut faire, le paradis c’est le réel. C’est la chose que la plupart du temps on va chercher à fuir, le paradis. C’est-à-dire, c’est la vie quotidienne, sans prestige, sans puissance. C’est simplement la douceur et l’étonnement de vivre une vie dont on ne comprend pas le sens, mais qui a un sens et c’est « le jour après jour ».
C’est ça le paradis et figurez-vous qu’on y est. »(suivi d’un grand rire)
 
L’interview complète est hébergée sur 'dailymotion.com' sous le titre 'Christian Bobin, écrivain et poète'
 

 

23 août 2020

Le choix

L'homme était fait pour s'hominiser, pour grandir spirituellement et moralement.
Mais il refuse, ça ne l'intéresse pas.
Et comme nous vivons dans une société qui repose uniquement sur le profit et sur l'argent, tant qu'il sera profitable de saccager la nature, de dévaster la flore, la faune, si ça rapporte de l'argent, on continuera, sans le moindre remord. *

Il va falloir choisir :
- accepter l'hominisation véritable, c'est à dire la sympathie et la pitié pour tous les êtres, le respect de la vie, le refus de la violence, qu'elle soit institutionnelle ou physique, la pratique d'une justice véritable, la désacralisation de la chose militaire

- ou, payant enfin le juste prix de nos folies et de nos cruautés, laisser la place aux calamars .

Car en face des dangers sans cesse croissants qui le menacent, l’homme ne se sauvera pas seul.
- Ou bien, se découvrant enfin solidaire de l’ensemble du monde vivant, il acceptera la réconciliation qui s’impose et renoncera à ses cruels orgueils,
- ou bien il ira tout droit, à bord du convoi dont il ne contrôle déjà plus la course, à une catastrophe où il risque d’entrainer, avec l’apprenti sorcier puni de sa déraison, d’autres êtres, eux bien innocents des apocalypses, nucléaires ou non, qui déjà rougeoient sur l’horizon.

Les dinosauriens pouvaient bien, eux aussi, s’être crus et à juste titre, les rois de la création ; et puis il ont dû céder la place, disparaissant jusqu’au dernier.

Après tout, pourquoi ne verrait-on pas un jour l’évolution, obstinée, lancer à la pointe des avant-gardes, un autre groupe pour relayer celui qui pourrait avoir disparu ? Privé de sa flèche terminale, l’arbre ne lui substitue-t-il pas un bourgeon de remplacement ?**

 

* pour le 1° paragraphe: Théodore Monod   https://www.ina.fr/video/CAB97117976
** pour la suite Théodore Monod  "Et si l'aventure humaine devait échouer"  novembre 2000

13 août 2020

Le prix de la vie et tout l'or du monde


"Au XIX° Siècle, les bêtes cruelles qui dominaient la société n'éprouvaient aucun état d’âme devant les accidents mortels, en mer, dans les mines, les travaux publics, dans les métiers ou le travail en général : Que meurent soldats et ouvriers, ni généraux ni chefs d’entreprises n’y voyaient malice. Les dingos dominant se soucient-ils des dominés ?

Notre époque change la valeur donnée, non à la vie humaine, mais à celle d’un Occidental. Nous considérons la vie des gens des tiers et quart monde avec la même absence de pitié que l’indifférence glacée du XIXe siècle à l’égard des sans grades et des matelots.

Le monde riche exporte guerres, violences, famines et armes en surabondance, et en tire même des spectacles appréciés, mais dès qu’une épidémie bénigne le touche, même sans le moindre mort, entendez le tocsin qui accentue la tragédie.

Oui par rapport au XIX° siècle nous voici en surplus de racisme. Les sociétés que nous appelons aujourd’hui démocratiques comptent parmi les aristocraties les plus féroces que connut l’humanité. Nous mettons à mort tranquillement la quasi totalité des hommes." (1)


Ceux qui ne seraient rien.

"Une gare, c'est un lieu où on croise les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien". (2)

"Les dingos dominants" se soucient-ils des dominés ?

Prix de la vie.
Valeur de la vie.
Valeur: ce qui n'a pas de prix.

Quel est la valeur d'une très vieille femme isolée?
la valeur d'une chômeuse quinqua en fin de droits?
d'une SDF? d'une handicapée mentale?
d'une enfant de Mayotte?
d'une illettrée, d'une exclue du numérique?
quel est la valeur de la vie d'une migrante au milieu de la Méditerranée? 

Comme tout jeune travailleur, elles valent plus que tout l'or du monde.


(1) Jules Verne. La science et l’homme contemporain. Michel Serres. Conversations avec Jean-Paul Dekiss 2003
(2) Prononcé par un président d'une grande nation démocratique occidentale le 29 juin 2017.







 


06 août 2020

Le 6 août au hasard d'une rue...


Lui n’a jamais été très féru d’orthographe, pas très passionné non plus par les cours de philosophie et d'histoire pendant lesquels ils terminait discrètement ses exo de math et de physique.
De l’avis de tous, il ne serait pas un littéraire…

Elle est une de ses camarades de lycée.

Quelques années plus tard au milieu de l’été, ils se rencontrent au hasard d'une rue.

Il lui raconte qu’il sort de l’IRTA et semble étonné qu'elle ne s'extasie pas plus que cela.

Il faut dire qu'elle est fort peu coutumière de ce genre d'acronyme, aussi l'interroge t'elle sur ce qu’un tel sigle peut bien signifier.

Elle apprend qu’il sort de l’école d’Ingénieurs en Recherche et Techniques de l'Armement -  et réalise ainsi qu’il va mettre ses compétences au service de la guerre.

Il va ainsi rejoindre la fine fleur des scientifiques engagés dans la course aux objets technologiques les plus performants pour tuer, elle sait bien qu'il n'est d'armement offensif qui ne soit un jour utilisé.

Elle se doute que les militaires relevant du ministère de la "défense" font bien autre chose que "défendre" notre pays contre de prétendues  agressions.

Elle admet que chacun choisisse la cause au service de laquelle il consacrera sa vie. Son choix à elle, s’est fait dans le sens de l’aide à autrui.



Hasard des dates? ce 6 août, une des amies lui envoie un texto du Japon, accompagné d’une photo:


« Bises de la cité de la Paix,
émotion, 
plein de choses à te raconter… » (2):



Elle se souvient soudain …
que le 6 aout 1945 est un des plus grands jours de l’humanité,
qu’à Hiroshima la première bombe atomique a explosé, et que trois jours après, ce fut le tour de Nagasaki.


« Brûlent et hurlent femmes et hommes, dans deux ports du Japon. Des flammes propagent leurs ravages dans la trame de feu et de larmes qui s’appelle l’histoire, l’histoire abominable des victoires, l’abominable histoire des dominants et des tueurs. (…)
Il s'agit de l’histoire du monde et de l’humanité, de l’un des moments où se noua une alliance entre la raison, dite douce, et la mort la plus épouvantablement dure. Péché originel de la physique nucléaire, l’éclair d'Hiroshima marque ce moment. Notre histoire, depuis lors, s’enveloppe dans cette explosion, comme une onde entretenue. » (3)


En un instant, la science venait de perdre définitivement son statut. Jusqu’alors au service des hommes, la voici brutalement faisant l’objet d’un rapt pur et simple au nom de la puissance politico militaire.





Cette rencontre la laissa mal à l’aise.
Elle l’aimait bien ce copain de classe, c’était un brave type, pas méchant.
Aurait il levé la tête de ses exo de math en terminale, aurait il un tant soit peu participé aux cours de philo et d’histoire qu’il aurait peut être fait sienne cette trouvaille des Lumières qu'on appelle -l’esprit critique- et aurait ainsi peut être évité, de n'être qu'un instruit inculte.




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(1) les deux largages de bombe A ont tué 250.000 personne
(2) La Cité de la Paix: le dôme de Genbaku fut l’épicentre de la bombe atomique, il est le seul bâtiment à être resté debout après l’explosion.
(3) Trois volcans. Biogée. Michel Serres.