23 février 2021

Créer à son insu

 
« Je n'ai rien bâti, je n'ai guère planté, je n'ai pas modifié beaucoup le paysage. Mais ces derniers mois, j'ai eu la surprise de voir pousser un bel abricotier sous la fenêtre de la cuisine : un noyau, jeté quelque jour.
Cette création distraite d'un arbre fruitier serait-elle un symbole ?
Peut-être ma vie est-elle féconde à mon insu. »(1)


« Les arbres et les rêves, c'est encore ce que l'on a inventé de mieux pour concevoir de grands projets, fabriquer l'avenir en reliant par du sens ce qui provient du ciel et ce qui remonte de la terre. Les concepts de la philosophie et une certaine difficulté d'être. » (2)

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(1) Gérard Bessière. La ferveur du jour

(2) Max Dorra Heidegger, Primo Levi et le séquoia

08 février 2021

Qu'est-ce qu'être de gauche ? (Gilles Deleuze)


Si on me disait : "comment définir être de gauche" ? ou "comment définir la gauche? Je le dirais de deux manières. Il y a deux façons. C'est, d'abord, une affaire de perception.

Ne pas être de gauche, c'est quoi ?
 
Ne pas être de gauche, c'est un peu comme une adresse postale : partir de soi... la rue où on est, la ville, le pays, les autres pays, de plus en plus loin... 
 
On commence par soi et, dans la mesure où l'on est privilégié et qu'on vit dans un pays riche, on se demande : "comment faire pour que la situation dure ?". 
 
On sent bien qu'il y a des dangers, que ça va pas durer, tout ça, que c'est trop dément... mais comment faire pour que ça dure. On se dit: les chinois, ils sont loin mais comment faire pour que l'Europe dure encore, etc.

Être de gauche, c'est l'inverse.
 
C'est percevoir... On dit que les japonais ne perçoivent pas comme nous. Il perçoivent d'abord le pourtour. Alors, ils diraient: le monde, l'Europe, la France, la rue de Bizerte, moi. C'est un phénomène de perception.
On perçoit d'abord l'horizon.
On perçoit à l'horizon. (…)

Et tu sais que ça ne peut pas durer. Que ça n'est pas possible. Ces milliards de gens qui crèvent de faim... Ça peut durer encore cent ans, j'en sais rien, mais faut pas charrier... Cette injustice absolue... Ce n'est pas au nom de la morale : c'est au nom de la perception même ! (…) Et ce n'est pas se dire simplement: "il faut diminuer la natalité" parce que ça, c'est une manière de garder les privilèges de l'Europe. C'est pas ça. C'est vraiment de trouver les arrangements, les agencements mondiaux qui feront que... 

En effet, être de gauche, c'est savoir que les problèmes du tiers monde sont plus proches de nous que les problèmes de notre quartier. 

C'est vraiment une question de perception. Ce n'est pas une question de belle âme ! C'est ça, d'abord, être de gauche, pour moi."