25 avril 2020

Question de point de vue



Un homme jeune. Une trentaine d’années peut-être.
Lorsqu’il était en terminale, il a présenté ce que  les médecins ont a appelé une bouffée délirante. Après une lente amélioration, de nouveaux épisodes de délires ont conduit les psychiatres à parler cette fois de schizophrénie.

C’est l’hiver, le ciel est gris et pluvieux depuis des semaines. Une femme lit le journal du jour. En face d’elle, son fils, le jeune homme dont nous venons de parler, lit le même journal,  à l’envers. « Il va faire soleil aujourd’hui… »

Elle lève les yeux, interrogative : « mais non, regarde le ciel, il n’y aura pas de soleil avant un mois ou deux. »

Il insiste : « C’est écrit dans le journal »

Cette femme n’a lu aucun entrefilet mentionnant une météo ensoleillée. Elle sait cependant que son fils a toujours été sensé « Où as tu lu cela ? »

Il pointe son index sur le numéro de SIRET qui figure au bas de l’ours du quotidien, elle lit « 713705 »
Elle ne comprend toujours pas mais la confiance d’une mère pour son fils ne s’en laisse pas conter par quelques chiffres.

Alors elle contourne la table, se penche au côté de son fils et le nombre lu à l’envers se lit « SOLEIL »

Retournement de situation, renversement de la relation.

En partageant le point de vue de son fils, cette mère a permis la rencontre de « deux logiques », a permis de « dialoguer ».


(…)  l'expérience nous montre qu'aimer
 ce n'est point nous regarder l'un l'autre
mais regarder ensemble dans la même direction.
Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry,

23 avril 2020

Occupons le vide

Des évènements surviennent partout sur la planète. Il est rare que nous en ayons connaissance directement. Entre eux et nous se sont imposés des intermédiaires.
Les médias trient, sélectionnent et décident quels évènements doivent être portés à notre connaissance et comment il convient que nous les comprenions.

Où est le problème ?

Au quotidien, malheureusement, il n’y en a jamais.
Il y a des bavardages,
des interrogations toutes faites,
des opinions prêtes à l’emploi,
des conversations,
des discussions,
des débats entre de prétendus experts
mais de problème, de véritables problèmes,
il n’en est jamais question.

Nous sommes anesthésiés par le bruit de fond médiatiques:
 
"le poids des régimes sociaux, l’immigration intolérable, le chômage incompressible, le fardeau de la dette, l’insécurité omniprésente, le terrorisme qui s’infiltre, doit on augmenter les impôts des classes moyennes ? diminuer les minima sociaux? doit on rétablir les frontières dans l’UE ?..."

Qu’est ce qu’un problème ?

Un vrai problème n’existe pas de toute pièce, il faut l’inventer.
Le formuler est un acte de création.
Un vrai problème concerne les valeurs qui orientent notre propre vie. (La valeur étant ce qui n’a pas de prix)


L’objectif d’un problème n’est pas d’obtenir une solution
 

Qu’est ce qu’une solution ?

Par une nuit étoilée, il pourrait arriver que « le silence éternel de ces espaces infinis nous effraie »(1) et que nous formulions ce problème : 

« Pourquoi y a t’il quelque chose plutôt que rien ? »(2)
Il n’est pas impossible que fuse alors la solution toute faite :
« Pourquoi ? Mais parce que Dieu ! ».
Immédiatement le problème posé s’éteint et s’installe une discussion toute autre entre croyants et incroyants.
La solution a simplement bâillonné la fécondité du problème.

« La réponse est le malheur de la question »(3)
Tant que le Pourquoi reste en suspens, persiste l’étonnement.

Sans Pourquoi, le « y a t’il » disparaît, ainsi que la pensée de l’Être emportant toute la philosophie dans son naufrage (4)

Sans Pourquoi, le « quelque chose » disparaît, engloutissant toutes les sciences

Sans Pourquoi, le « rien» disparaît ainsi que toute la recherche sur le chaos (5)

La réponse vient toujours fermer des portes que le problème avait justement la vertu d’ouvrir.


Qu’est ce qu’un problème sans solution ?

La réponse est implicite à tout problème.

Expliciter un problème revient à le questionner, à le mettre en questions, afin d’ouvrir le problème au lieu de le fermer, en ne se contentant jamais de réponse précipitées.

Quelques exemples:

    Le salaire rémunère le travail. Comment est assurée l’équité des rémunérations selon les sexes?
    (La solution se trouve évidemment dans le problème. C'est bien pour cela qu'il n'est jamais mise en avant dans les média.)   

    Comment assurer la transparence dans le partage des richesses produites par tous?
    (Le problème n'est pas de savoir s'il doit y avoir partage, ni équité. La question porte sur le comment)
    
    Comment vivre de la solidarité entre les vivants?

    L’argent est une monnaie d’échange. Comment se définit l’équité dans l’échange ?

    La terre doit-elle faire l’objet d’une propriété ? L’homme étant le dernier arrivé dans le monde des vivants, la terre doit elle appartenir aux premiers arrivés ?
    
    Le prix d'une vie (de migrant, de chômeur, de vieillard) doit-il se calculer en terme de coût? en terme de valeur?

 

La solution au problème étant contenue dans la question, ce n’est pas la solution qui répond au problème.
Ce sont les questions qui font apparaître les réponses au problème.
C’est l’enchaînement incessant des vraies questions découlant du vrai problème qui d’étape en étape en créent la résolution, excluant les fausses solutions.

En inondant l’espace public de bonnes questions au point de le saturer, le bruit des bavardages, discussions, interrogations coule sous la vague.

    "Ne vivez pour le moment que de vos questions. Et peut être que si vous les vivez et les existez ainsi chaque jour, sans avoir besoin de le remarquer, viendra un jour où vous entrerez dans la réponse" (6)

   
 _________________________

(1) Blaise Pascal
(2) G.W.Leibniz
(3) Maurice Blanchot
(4) Martin Heidegger*
(5) René Thom
(6) R.M Rilke
   


*Les 10 derniers volumes de l'oeuvre de M.H (qui en compte 102) sont effroyables d'antisémitisme et d'apologie du nazisme. Ils constituent une relecture de M.H. sur l'ensemble de sa philosophie, ternissant ainsi un apport conceptuel par ailleurs exceptionnel.
Le livre de François Rastier "Heidegger, Naufrage d'un prophète" sur cette question est remarquable (vidéo)

22 avril 2020

Si tu ne saisis pas le petit grain de folie chez quelqu'un...

« Nous devrions traiter avec clémence toutes les folies,
toutes les faiblesses et tous les vices des hommes,
en gardant bien à l'esprit que ce ne sont là que nos propres folies,
nos propres faiblesses et nos propres vices.


Car ce sont simplement les faiblesses de l'humanité,
à laquelle nous appartenons également ;
aussi les avons-nous toutes au plus profond de nous-mêmes.


Nous ne devrions pas nous indigner que d'autres possèdent ces vices,
simplement parce que ceux-ci n'apparaissent pas en nous
en ce moment précis. »


 Arthur Schopenhauer







Les gens n'ont de charme que par leur folie.
Voilà ce qui est difficile à comprendre.
Le vrai charme des gens c'est le côté où ils perdent un peu les pédales,
c'est le côté où ils ne savent plus très bien où ils en sont.

Ça ne veut pas dire qu'ils s'écroulent
au contraire, ce sont des gens qui ne s'écroulent pas.
Mais, si tu ne saisis pas la petite racine
ou le petit grain de folie chez quelqu'un,
tu peux pas l'aimer.

On est tous un peu déments,
et j'ai peur, ou je suis bien content,
que le point de démence de quelqu'un
ce soit la source même de son charme.


Gilles Deleuze.






12 avril 2020

La Grave. Pâques 2009

Lors du génocide rwandais, il est parti vivre dans un camp à la frontière du Congo parmi des centaines de milliers de réfugiés. Par la suite il n'en a jamais parlé, pas même à ses amis de toujours.

Quinze années étaient passées, il avait alors quatre vingt dix ans. Je lui avais demandé comment il avait vécu au cœur de ce désastre. Il a répondu simplement ceci.


" Je vivais avec eux,
à leurs côtés je partageais leur faim,
comme eux j'avais soif,
j'avais froid quand ils avaient froid,
avec eux je pleurais les morts,
j'étais malade comme eux,
je priais avec eux
je les accompagnais dans leur lente agonie…"


Hyacinthe Vulliez. Luzech - La Grave avril 2009. Jour de Pâques.



"Je sais maintenant où loge le Très bas
au ras de la lumière du siècle,
là où la vie manque de tout,
là où la vie n'est plus rien que vie brute,
merveille élémentaire,
miracle pauvre."



Christian Bobin. Le Très bas. p.59

09 avril 2020

Le tour du propriétaire

Mon premier poste d’externe se fit en maladies infectieuses. Le service était situé aux quatre derniers étages d’une tour attenante à la grande barre du CHU. Le service se reconnaissait de loin par ses coursives extérieures vitrées de tous côtés, destinées aux visiteurs des malades avec qui ils conversaient par interphone.

De l’autre côté de ces parois de verre se trouvait le monde immobile des malades et la fourmilière grouillante des soignants. Régulièrement, le patron s’indignait de la prime de risque (minime) dont bénéficiaient les externes en indiquant qu’ils ne couraient pas le moindre risque dès lors qu’ils respectaient les règles d’hygiène.

Il insistait lourdement pour que nous nous lavions les mains à l’entrée de chaque chambre où un lavabo nous attendait derrière chaque porte. Le danger était en effet pour les malades qui étaient à la merci de tous les microbes dont notre jeunesse faisaient de nous des porteurs sains et de possibles vecteurs d’aggravation de leur déjà bien malheureux état. Nous laver les mains en sortant des chambres était laissé à notre libre appréciation. Nous le faisions tous, bien sûr.

Méningites de toutes sortes, tétanos, maladies exotiques, tuberculoses sévères, viroses aux noms improbables; nous ignorions à cette époque que chaque humain héberge plus de deux kilos de bactéries sans lesquels nous ne vivrions pas, que le nombre de micro organismes de chacun dépasse le nombre de cellules de nos organismes.

Nous ne savions pas non plus que chaque litre d’eau de mer prélevé à n’importe quel endroit du globe abrite un à dix milliards de bactéries et dix à cents milliards de virus. Nous ignorions qu’ils peuplaient la terre depuis 3500 millions d’années tandis que l’homme n’apparut qu’hier, voici 0,3 millions d’années, dernier intrus dans le très vieux monde des microbes.

Et voici l’homme, dernier venu, qui après s’être comporté en forban dévastateur, s’indigne soudain qu’un virus fasse le tour du propriétaire ?






05 avril 2020

Qu’est ce qui ne va pas chez les médecins?

“Qu’est ce qui ne va pas chez les médecins?


Pourquoi ne comprennent-ils pas l’importance de leur simple présence?

 
Pourquoi ne peuvent ils pas se rendre compte que l’instant où ils ne peuvent plus rien faire est celui où nous avons le plus besoin d’eux?”

[Irvin D. Yalom. La Malédiction du chat hongrois]

Que l’instant où ils ne peuvent plus rien d’autre qu'être, est précisément celui où nous avons le plus de désir d’eux.


Être, mais comment?

Au moment où l'on ne peut plus rien faire pour eux
ne pas ajouter l'abandon au tragique
vivre avec eux,
à leurs côtés partager leur faim,
comme eux avoir soif,
avoir froid quand ils ont froid,
avec eux pleurer le déchirement irrémédiable,
et comme la sage femme les accueillit leur premier cri
les accompagner jusqu'à l'ultime souffle.

relire Hyacinthe Vulliez























L'influence néfaste du score





« On est en train de courir le plus vite possible dans la pire des directions : la direction de la compétition, la direction de la destruction des uns par les autres ...
pour devenir moi, j’ai besoin du regard de l’autre, j’ai besoin de tisser des liens avec lui. 

Dès que je suis en compétition avec lui, je ne tisse plus de lien et par conséquent je suis entrain de me suicider 
...
 toute compétition est un suicide »

« Le pire de tout, c’est d’avoir fait des écoles, des lieux où on est en compétition les uns contre les autres. Préparer des futurs médecins en leur donnant une mentalité de tueur c'est pas sérieux. »



Être heureux, c'est se savoir beau dans le regard des autres.



_________________
L'Equation du nénuphar : 
les plaisirs de la science (1998) 
de Albert Jacquard



Notes prises à l'écoute de cette vidéo d'Albert Jacquard
https://youtu.be/9v9updAv018



04 avril 2020

Les rides du temps


"Si je dominais cette lecture,
je pourrais déchiffrer sur tes rides comme à livre ouvert,
ton histoire et ses tribulations,
sur ta danse ton désir
et sur les masques et statues de ta culture
l'encyclopédie de ses découvertes." (1)

Esthétique d'une chirurgie qui s'efforce à effacer les esquisses d'hier, vaine tentative pour sauver la face, ultime allégeance au factice. 


L'excision de l'ombilic n'efface pas l'ascendance. 

Nous sommes tous héritiers de la vie.

Biogée. Bio la vie, Gée la terre.
La Vie habite la Terre et la Terre se mêle à la Vie.
Pas d'environnement.
Intriqués pour le pire et le meilleurs, terre vivante, archées, bactéries, virus, protistes, végétaux, champignons et animaux, confinés dans une arche de Noé, nous dérivons, ensemble, parmi l'univers et le temps.



Prenons soin de nos compagnons de voyage.




_________________________________
(1) Variations sur le corps. Michel Serres.

Cloaca

« Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus ».

confinement (début).

« Mais une fois les portes fermées, ils s’aperçurent qu’ils étaient tous, et le narrateur lui-même, pris dans le même sac et qu’il fallait s’en arranger. C’est ainsi, par exemple, qu’un sentiment aussi individuel que celui de la séparation d’avec un être aimé devint soudain, les premières semaines, celui de tout un peuple, et, avec la peur, la souffrance principale de ce long exil ».

confinement (ensuite).
« Nos concitoyens s’étaient mis au pas, ils s’étaient adaptés, comme on dit, parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Ils avaient encore, naturellement, l’attitude du malheur et de la souffrance mais ils n’en ressentaient plus la pointe »

confinement (vers la fin)

« Mais dans l’ensemble, l’infection reculait sur toute la ligne et les communiqués de la préfecture, qui avaient d’abord fait naître une timide et secrète espérance, finirent par confirmer, dans l’esprit du public, la conviction que la victoire était acquise et que la maladie abandonnait ses positions. (…) La stratégie qu’on lui opposait n’avait pas changé, inefficace hier, et aujourd’hui, apparemment heureuse. On avait seulement l’impression que la maladie s’était épuisée elle-même ou peut-être qu’elles se retirait après avoir atteint ses objectifs. En quelque sorte son rôle était fini ».

Allégresse du déconfinement

« Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que la foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse».

(Albert Camus. La peste 1943)

Le bacille de la Peste comme allégorie du nazisme, le virus couronné comme allégorie d'une machine mondiale à fabriquer du cash en moulinant les plus démunis, la faune, la flore, l'eau et l'oxygène pour les bacchanales carbonées de quelques uns. 



02 avril 2020

La pulsation légère du temps




Instant… 
Qui était là, il y a un siècle, à donner son regard au même spectacle? 
Que ressentait cet homme?
et plus tard, dans quelques décennies, alors que la vie des nations aura sans doute connu des convulsions qu’aucune imagination n’entrevoit, y aura t’il un homme pour s’arrêter parmi les genévriers et regarder la vallée?
Que se passera t’il en lui? 
Ces questions voudraient vaincre le temps. 
Il n’est que d’épouser sa pulsation légère. 
Et de vivre


______________________________La ferveur du jour. Gérard Bessière.
DIABASE ed.
2008.



Le devoir envers les autres d'être heureux

Alain et ses « Propos sur le bonheur ».
La page de garde est datée, mon nom y est inscrits d'une écriture qui n'est plus la mienne, des passages sont repérés au crayon de papier. Celui-ci:

«Il faut vouloir son bonheur – virgule – et le faire – point –  »

Quoi de plus clair, de plus simple, de plus radical?
Tant de gens semblent au contraire vouloir un malheur qu'ils s'acharnent à faire.
… il est toujours difficile d'être heureux ; c'est un combat contre beaucoup d'événements et contre beaucoup d'hommes ; il se peut que l'on y soit vaincu ;
… mais c'est le devoir le plus clair peut-être de ne point se dire vaincu avant d'avoir lutté de toutes ses forces.
Et surtout, ce qui me paraît évident,  c’est qu'il est impossible que l'on soit heureux si l'on ne veut pas l'être ; il faut donc vouloir son bonheur et le faire.

Ce que l'on n'a point assez dit, c'est que c'est un devoir aussi envers les autres que d'être heureux.

On dit bien qu'il n'y a d'aimé que celui qui est heureux ; mais on oublie que cette récompense est juste et méritée ; car le malheur, l'ennui et le désespoir sont dans l'air que nous respirons tous ; aussi nous devons reconnaissance et couronne d'athlète à ceux qui digèrent les miasmes, et purifient en quelque sorte la commune vie par leur énergique exemple.

Aussi n'y a-t-il rien de plus profond dans l'amour que le serment d'être heureux. »
(1)











(1) Alain. Propos sur le bonheur (1928) XCII. Du devoir d'être heureux 16 mars 1923