« Dans les perspectives biologiques du traitement psychopharmacologique, il n'en restera pas moins que, comme lors des cures de Sakel, les résultats thérapeutiques dépendront autant de la chimie médicamenteuse que des simples effets biologiques du bouquet de fleurs qui sur la table de nuit, reliera le patient à une vie peut-être passée, perdue, mais ouverte sur un espoir. »
Pour mémoire: Voici un article publié par le blog Rhizomes il y a juste quinze ans le 10 novembre 2009.
Feuille de route pour homme politique "au service" du service public:
1. concentrer les pôles économiques dans les nœuds routiers et ferroviaires, les métropoles, les zones industrielles péri-urbaines en faisant disparaître les emplois des régions rurales
2. ruiner les paysans avec des quota laitiers et confier aux grandes surfaces le soin d'acheter les produits des agriculteurs en dessous de leur coût de production.
3. supprimer les arrêts de trains et de bus dans les zones dites non rentables
4. supprimer les bureaux de poste
5. retarder l'installation d'ADSL dans les zones dites éloignées
6. créer, contre dédommagement financier, des poubelles nucléaire en zones peu peuplées pour "résoudre" la question des déchets radioactifs
7. supprimer les hôpitaux de proximité en zone rurale en commençant par fermer 182 blocs opératoires sur les 1075 que compte la France, soit 25% des établissements chirurgicaux du secteur public.
Se rendre compte soudain qu'il y a une pénurie de médecins dans les "déserts médicaux". Pour résoudre ce petit inconvénient:
- envisager de mettre en place une réquisition des médecins de ville décrétées "sur-dotées" afin de les contraindre à effectuer 4 demi journées de consultation par mois dans les déserts (amende de 1500 à 2000 euro annuels en cas de refus)
- mettre en place un Contrat d’engagement de service public (CESP) avec des étudiants (volontaires et pauvres) qui bénéficieraient d’une prime mensuelle jusqu’à la fin de leurs études (on parle d’un montant de 1200 euros par mois), en contrepartie de quoi ils s’engageraient à exercer dans une zone sous-dense définie par les agences régionales de santé.
Mieux vaut donc être riche et en bonne santé...
Souvenons nous du référendum sur le TCE (traité constitutionnel européen) dans lequel les services publics avaient été rebaptisés SIEG (services d’intérêt économique général), et qui n'étaient tolérés qu'en tant que dérogations exceptionnelles à la règle concurrentielle (un marché intérieur où la concurrence est libre et non faussée).
Le TCE ne protégeait en rien les services publics existants, il les soumettait à la loi de la concurrence dans un vaste processus de libéralisation. Le projet n'était pas celui d’une société solidaire, mais au contraire celui d'une société de la concurrence de tous contre tous.
Les rédacteurs du nouveau Traité de Lisbonne ont bien été contraints de prendre en compte les préoccupations exprimées par 55,6% des Français en garantissant les conditions de fonctionnement des services publics (article 2, points 18 et 27) qui sont définies cette fois de façon positive, et non plus par exception aux règles de la concurrence.
Il n'est pas certain que cela suffise à mettre un coup d'arrêt au processus de démantèlement des services publics poursuivi par celui à qui 53,2% des français ont signé un chèque en blanc pour cinq ans.
Que le Pape François, gardien du dogme, ne soit pas en accord avec le droit à l’avortement (fût il constitutionnel) ne surprend personne.
Il est bien la dernière personne à laquelle une femme irait demander son avis dans une situation si difficile à vivre. Que les vieux mâles de la horde s’autorisent d’eux mêmes à rendre leur avis public, n’a bien évidemment aucun intérêt.
Que le pontife assimile les médecins qui pratiquent des IVG à des tueurs à gage est pour le moins excessif, donc insignifiant.
Que l’université catholique de Louvain la neuve se soit immédiatement désolidarisée de ces propos dénonçant une vision « déterministe et réductrice » et que plus de 522 belges aient aussitôt fait part aux autorités catholiques du pays de leur souhait d’être débaptisés constituent des signes de profonde déconnexion du pontife avec celles et ceux qui sont douloureusement concernés.
Dans leur lettre ouverte, ces débaptisés dénoncent également « la réponse tiède face aux violences commises par certains membres du clergé à l’encontre des enfants (pédophilie) et des femmes (viols) et l’absence de mesures concrètes pour accompagner et dédommager les victimes. »
Il est probable que le vieux Jorge Mario Bergoglio, arrière grand père de 87 ans, aurait fait preuve de plus de sagesse en gardant pour lui ce qu'il aurait pensé des questions concernant ses descendantes a fortiori lorsqu'aucune d'elles n'aurait sollicité son avis.
Nous ne vivons pas dans un monde, mais entre deux mondes au moins. Le premier est inondé de lumière, le second traversé de lueurs. Au centre de la lumière, nous fait-on croire, s’agitent ceux que l’on appelle aujourd’hui, par cruelle et hollywoodienne antiphrase, les quelques people, autrement dit les stars — les étoiles, on le sait, portent des noms de divinités — sur lesquelles nous regorgeons d’informations le plus souvent inutiles. Poudre aux yeux qui fait système avec la gloire efficace du « règne » : elle ne nous demande qu’une seule chose, et c’est de l’acclamer unanimement.
Mais aux marges, c’est-à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d’innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire. Peuples-lucioles quand ils se retirent dans la nuit, cherchent comme ils peuvent leur liberté de mouvement, fuient les projecteurs du « règne », font l’impossible pour affirmer leurs désirs, émettre leurs propres lueurs et les adresser à d’autres.
Je repense soudain – ce ne sera ici qu’un dernier exemple, il y en aurait bien d’autres à convoquer – aux quelques images fragiles surgies dans la nuit du camp de Sangatte, en 2002, et filmées par Laura Waddington sous le titre Border.
Laura Waddington a passé plusieurs mois dans les zones environnant le camp de la Croix Rouge à Sangatte. Elle filmait les réfugiés afghans ou irakiens qui tentaient désespérément d’échapper à la police et de traverser le tunnel sous la Manche afin de rejoindre l’Angleterre. Elle ne put, de tout cela, que tirer des images-lucioles : images au bord de la disparition, toujours mues par l’urgence de la fuite, toujours proches de ceux qui, pour mener à bien leur projet, se cachaient dans la nuit et tentaient l’impossible au péril de leur vie. La « force diagonale » de ce film se paie en clarté, bien sûr : nécessité d’un matériel léger, obturateur ouvert au maximum, images impures, mise au point difficile, grain envahissant, rythme saccadé produisant quelque chose comme un effet de ralenti. Images de la peur. Images-lueurs, cependant. Nous voyons peu de choses, des bribes seulement : des corps postés sur le bas-côté d’une autoroute, des êtres qui traversent la nuit vers un improbable horizon. Ce ne sont pas, malgré l’obscurité régnante, des corps rendus invisibles, mais bien des « parcelles d’humanité » que le film réussit justement à faire apparaître, si fragiles et brèves que soient leurs apparitions.
Ce qui apparaît dans ces corps de la fuite n’est autre que l’obstination d’un projet, le caractère indestructible d’un désir. Ce qui apparaît est aussi la grâce, quelquefois : grâce que recèle tout désir qui prend forme. Beautés gratuites et inattendues, comme lorsque ce réfugié kurde danse dans la nuit, le vent, avec sa couverture pour toute draperie : tel l’ornement de sa dignité et, quelque part, de sa joie fondamentale, sa joie malgré tout. Border est un film illégal que traversent, de fait, tous les états de la lumière. Il y a, d’une part, ces lueurs dans la nuit : infiniment précieuses, car porteuses de liberté, mais aussi angoissantes, car toujours soumises à un péril palpable. D’autre part – comme dans la situation décrite par Pasolini en 1941 -, nous voyons les « féroces projecteurs » du règne, si ce n’est de la gloire : faisceaux des torches policières dans la campagne, implacable rayon de lumière qui balaye, depuis un hélicoptère, les ténèbres ambiantes. Même les simples lumières des maisons, les lampadaires ou les phares d’automobiles qui passent sur la route nous serrent la gorge dans le contraste déchirant – visuellement déchirant – qui s’instaure avec toute cette humanité jetée dans la nuit, rejetée dans la fuite.
Ces contrastes dans les états de la lumière sont relayés par un frappant contraste sonore où deux états de la voix confèrent au récit de Laura Waddington toute sa subtilité dialectique en dépit de l’extrême simplicité de ses choix formels. C’est, d’un côté, la voix de l’artiste elle-même : voix de très jeune femme, musicale quoique sans effets, d’une extraordinaire tendresse. Elle s’acquitte modestement des exigences du témoignage : elle nous dit son histoire et ses limites intrinsèques ; elle ne juge, ne domine rien de ce qu’elle raconte ; elle s’adresse à des êtres singuliers, rencontrés, précisément nommés (Omar, Abdullah, Mohamed), sans que soit omise la perspective effrayante du phénomène entier (soixante mille réfugiés environ seront passés par Sangatte, apprend-on). Là où nous, les spectateurs du film, sommes quelquefois éblouis par un plan surexposé, Laura Waddington nous dit comment les réfugiés eux-mêmes revenaient au camp aveuglés par les gaz lacrymogènes.
Tout à coup, au milieu de ce récit et de sa voix – qui n’est pas sans m’évoquer la complainte lyrique que récitait la poétesse Forough Farrokhzad en accompagnement de son implacable documentaire sur une léproserie iranienne, intitulé La Maison est noire, explose une séquence enregistrée en son direct et filmée depuis l’intérieur d’une manifestation des réfugiés contre l’imminente fermeture du camp. Alors ce ne sont plus des lueurs mais des explosions, des flashes ; ce ne sont plus des paroles mais des cris hurlés à toute force, en pure perte. La caméra elle-même manifeste et se débat. L’image en est toute malmenée, mise en danger : elle tente à chaque plan de sauver elle-même. Plus tard se reformera le silence. On verra un groupe de réfugiés – mais il ne faut pas dire « réfugiés », il faut encore dire « fugitifs » -, guidés par un passeur, s’éloigner dans la ténèbre vers un horizon vaguement lumineux. Leur but est là-bas, au-delà, derrière cette ligne. Même si nous savons bien que ce « là-bas » ne leur sera pas toujours un refuge. Ils finissent par se confondre avec l’obscurité des taillis et la ligne de l’horizon. Des phares surgissent encore. Le film se termine sur quelque chose comme un arrêt sur éblouissement.
Images, donc, pour organiser notre pessimisme. Images pour protester contre la gloire du règne et ses faisceaux de dure lumière. Les lucioles ont-elles disparu ? Bien sûr que non. Quelques-unes sont tout près de nous, elles nous frôlent dans l’obscurité ; d’autres sont parties au-delà de l’horizon, essayant de reformer ailleurs leur communauté, leur minorité, leur désir partagé. Ici même nous demeurent les images de Laura Waddington et les noms – dans le générique de fin – de tous ceux qu’elle aura rencontrés. On peut regarder le film à nouveau, on peut le donner à voir, le copier sur son ordinateur, en faire circuler des bribes, qui en susciteront d’autres : images-lucioles.
(Octobre-Novembre 2008)
“Survivance des lucioles” de Georges Didi-Huberman (publ. Éditions de Minuit, Paris, France, 2009)
Depuis le 1ᵉʳ janvier, au moins 73 personnes sont mortes en tentant de rejoindre le Royaume-Uni, faisant de 2024 l’année la plus meurtrière à la frontière franco-britannique depuis 1999.