C’est probablement son regard qui m’a impressionné lorsqu’elle s’est assise face à moi, une alchimie insolite entre une réelle nostalgie et un immense bonheur.
Plus tard elle m’a raconté sa matinée, les derniers cours de sa carrière de prof de lettres, des élèves « difficiles » à qui elle avait distribué des livres de poésie. Ils avaient lu attentivement et chacun a exprimé une phrase, un mot qui l’avait touché. Ce furent pour elle mille merci.
Je lui ai demandé si elle se souvenait de son premier cours…
Entourée des enfants, elle était entrée dans une classe illuminée par un soleil d’automne. Elle avait eu la présence d’esprit de les conduire vers les fenêtres. La vallée de la Fensch était déjà éveillée, une brume nageait au dessus des usines, ici travaillait le père de l’un, l’autre jouait au football là bas, regardez… un aigle! où ça?… mais lààà! ah oui mais c’est pas un aigle, c’est un vautour, non c’est un rapace. Oh regardez les rayons du soleil à travers le vitrail du temple… Et ce vert, foncé en bas et de plus en plus clair vers la statue de la Vierge tout en haut… C’est pareil pour le ciel, regarde, plus on regarde haut plus le bleu s’efface comme s’il était progressivement gommé…On peut ouvrir la fenêtre Madame? La fraîcheur entra en même temps que mille sons, bruits de vie qu’ils commentaient…
Plus tard ils se sont assis et elle ne fit pas du tout le cours qu’elle avait prévu mais prolongea l'instant de poésie en expliquant ce qu’ils avaient déjà si bien compris. Une rencontre s’était faite grâce à cette « petite étincelle de hasard, d’ici et de maintenant (1) » Il se découvrirent soudain de solides fraternités avec les plus grands poètes de notre monde.
Lui aussi j’aime son regard. Enthousiaste, exalté parfois, mais toujours plein d’une joie réelle. Je l’ai vu pour la première fois à la maternité, je lui avais offert une boule lumineuse qui projetait des petites étoiles au plafond. Il termine de très brillantes études d’art qui le passionnent. C’est lui qui m’a fait connaître Georges Didi-Huberman qui de son avis ne pouvait que m’intéresser.
Vers la fin du livre Phalène, Georges Didi-Huberman parle des photographes. Des véritables photographes, non pas des reporters qui se contentent d’effleurer la réalité lors d’une visite passagère, non, de ces photographes qui ferment un oeil à mesure qu’ils approchent lentement l’oculaire de l’unique point de passage entre le réel et leur inconscient, avant de clore cette expérience provisoire d’un imperceptible mouvement d’index.
Il écrit que regarder n’est pas simplement voir, ni même observer avec plus ou moins de compétence: un regard suppose une implication, une compréhension en profondeur, une préhension quasi tactile
Nous devons nous - impliquer dans - pour avoir une chance de nous - expliquer avec - .
Il n’est pas possible d’expliquer (déplier le réel) sans s’être préalablement impliqué.
Dès la première heure de cours de sa carrière, elle s’est radicalement impliquée.
Ensemble, ils se sont pliés dans la poésie de ce matin d’automne.
Ensuite ses explications ont coulé de source telle l’eau claire pour l’assoiffé.
Ensuite ses explications ont coulé de source telle l’eau claire pour l’assoiffé.
C’est ainsi qu’à leur tour ils se sont impliqués jusqu’à la toute dernière heure de sa carrière.
Il y a quelques années, une femme l’a abordée et lui a raconté combien ses phrases l’avaient aidée lors des moments difficiles de son existence. Une autre a débusqué son adresse électronique et lui a fait parvenir un message dans lequel figurait tous les mots qu’elle n’oubliera jamais. Elle termine son texte par ces mots: je suis à mon tour devenue prof de lettres.
"Plier c'est rentrer dans l'enfoncement d'un monde.
Déplier c'est augmenter, croître.
Plier ne s'oppose pas à déplier, c'est tendre-détendre, contracter-dilater, comprimer-exploser. "(2)
Inspirer et expirer, systole-diastole, flux et reflux, tout ce qui est vivant pulse et respire.
S’impliquer…
expliquer…
impliqués…
expliquants…
Funambule oscillant sur le fil de la vie…
implication et explication comme pulsation et respiration de qui se sent appelé à la belle tâche d'enseigner.
(1) Petite histoire de la photographie Walter Benjamin lien
(2) Le Pli Gilles Deleuze. Editions de minuit. p11

