10 octobre 2021

Devons nous prendre la partie pour le tout?

 

Si Ayaan Hirsi Ali s'était appelée Mlle Martin et si l'auteur de ce texte ne s'était pas appelé BHL mais M. Durand, personne n'aurait trouvé à redire à l'article du 23 août (en fin de texte)
Or, il est intéressant que Ayaan Hirsi Ali soit une personne discutable et que BHL soit celui que l'on sait; en effet cela fait apparaître ce mécanisme selon lequel la mode ambiante consiste à lire une signature avant de prendre connaissance du contenu de l'article. La simple lecture d'Ayaan Hirsi Ali et de B-H Levy disqualifie ipso facto ce qu'ils ont à nous dire.

Se serait on approché de trop près de la maréchaussée pour qu'on se soit de la sorte laissé contaminé par le délit de faciès?

Dans une émission des vendredis de la philosophie sur France Culture Avital Ronell, (Professeure à Berkeley puis à New York University où elle dirige la chaire de littérature germanique) raconte que lorsqu’elle a abordé dans ses séminaires d'analyse déconstructive des auteurs tels que Gœthe, Nietzsche et Heidegger, sur des sujets comme l'addiction, la bêtise et les tests, un partie de son auditoire s’est levée la jugeant nazie.

Dans le même ordre d'idées se pose la question suivante : Faut il jeter l’œuvre de Céline sous prétexte qu’il fut un antisémite notoire, Heidegger en raison de son adhésion jamais reniée à l’égard du nazisme, de Sartre au motif qu’il a été maoïste, ou d’Aragon parce qu’il a été stalinien ?
 
Quels sont les enjeux de cette équation consistant à poser un signe égal entre une oeuvre et un comportement ?

Dans ‘Heidegger, Primo Levy et le séquoia’, Max Dora déclare d’entrée: "Aucune objectivité dans cette histoire. Je suis juif et je déteste Martin Heidegger"

Roland Barthes rétorque:
“Il y a des gens qui remplacent l’analyse difficile par l’indignation facile”.(R.Barthes. in ‘Les aventures de la liberté’ de BHL p.397)

Et Paul Valéry ajoute:
Quelle aubaine quand on ne peut attaquer le raisonnement que d’attaquer le raisonneur, cela donne enfin une bonne raison de ne pas le lire.
(Paul Valéry dans Tel quel, Autres Rhumbs (1927), in Œuvres, t. II, Gallimard, coll. " Bibliothèque de la Pléiade)

Dans "Le siècle de Sartre" BHL a pris la peine de lire Heidegger avant de l’exécuter avec pertes et profits. “On peut, si l’on y tient, continuer de soutenir qu’il y a d’un côté le philosophe et de l’autre le nazi. Mais la frontière ne passe pas entre les livres. Elle passe à l’intérieur de chaque livre… de chaque page… de chaque mot…de chaque concept. Elle est impossible à tracer, impossible même à penser…Heidegger est un bloc.”

Georges Steiner lui aussi a lu Heidegger et lui a consacré un ouvrage érudit. Il dit de lui que par le questionnement qu’il pose à propos de la nature et du sens de l’existence il fut un des plus grands philosophes de l’histoire et que, par son comportement à l’égard du nazisme et l’absence de tout regret ultérieur,il fut le plus petit des hommes.

Juive comme comme Max Dorra et BHL, Hannah Arendt ne tira pas les mêmes conclusions qu'eux. Emile Brami, juif lui aussi, a publié une superbe biographie de Céline: 
« Il me faut, moi, juif, vivre avec cette gêne permanente, ce caillou dans la chaussure, d’être passionné par l’écriture… de celui qui avait voulu, même métaphoriquement (et encore ne suis je pas absolument certain de la métaphore) ma peau » p.12

Dans ses conversations avec l’Abbé Pierre (Dieu et les hommes p.169) Bernard Kouchner dit ceci :  
« Je pense que les juifs ont un devoir supplémentaire, un devoir de plus que les autres hommes. Je pense que les juifs sont chargés d’être juste. » puis plus loin « On est toujours le juif de quelqu’un. »

L’Abbé Pierre a cette phrase extraordinaire : 
«toute personne vaut mieux que son comportement.»
 
Placer un signe égal entre un comportement et une personne revient à refuser les découvertes stylistiques de Céline et à ne plus tenir compte du décrochage conceptuel introduit par Heidegger.

Placer un signe égal entre un comportement et une personne revient aussi à légitimer la peine de mort. Ainsi, cette femme infanticide est une criminelle et de la sorte n’est plus rien d’autre. C'est effectuer ce contresens logique de prendre la partie pour le tout.

Dissocier l’individu de son comportement revient à sanctionner le comportement sans porter injustement atteinte à l'intégrité de la personne. Cela consiste à parier que cette femme vaut bien plus que ce comportement, qu’elle est capable de mobiliser ce qu’elle a en elle de meilleurs pour réaliser son accomplissement de Femme et de Mère.


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Ayaan Hirsi Ali est cette jeune Hollandaise d’origine somalienne condamnée à mort par les islamistes, pourchassée, vouée à une impossible vie, parce qu’elle croit:
  • premièrement, que l’on peut être née en islam mais ne pas vouloir y demeurer
  • et en second lieu, que l’on peut y rester mais sans s’interdire d’en réviser, moderniser, démocratiser, certaines prescriptions (mariages forcés, mutilations subies ou consenties, primat de la règle communautaire sur le désir des sujets, etc.).
Ayaan Hirsi Ali n’est pas Voltaire.
Mais c’est Voltaire qui l’inspire.
C’est Voltaire qu’on veut assassiner à travers elle.
Ils sont, ces assassins possibles, comme le pétainiste Abel Bonnard livrant aux nazis la statue de bronze de Voltaire afin qu’ils en fassent des obus.
Défendre Rushdie, Nasreen ou Ayaan Hirsi Ali,
c’est défendre la statue,
la mémoire,
l’héritage de Voltaire.

Propos de Bernard-Henri Levy,
recueillis par Jean Birnbaum
"Trente entretiens du Monde des livres"
"Philosophes d'hier et d'aujourd'hui" p.37
BHL est capable d'écrire de bien belles choses.