06 juillet 2023

On ne discute pas recette de cuisine avec des anthropophages

 




«  Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité »,
énonce l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Comme la française de 1789, la Déclaration de 1948 dessine l'horizon d'une promesse, toujours inaccomplie et inachevée, sans cesse en chantier et à l'œuvre face aux égoïsmes renaissants des États et au risque qu'ils cèdent aux idéologies de l'inégalité.

De ce point de vue, l'ajout de la dignité, notion sensible, aux droits, critère juridique, n'est indifférent, tout pas comme sa position première dans l'énoncé : il s'agit non seulement de respecter d'autres humains mais aussi de se respecter soi-même. En somme, de rester digne, de savoir se tenir, se retenir ou s'empêcher, afin de ne jamais céder à la haine de l'homme.

Tel fut le sursaut qui, jusqu'à la fin du xx° siècle, a relégué aux marges de notre débat public les idéologies de l'inégalité naturelle, de l'exclusion et de la discrimination. Elles n'ont jamais disparu, et ne disparaîtront sans doute jamais, portées par l'activisme militant, les préjugés ordinaires ou les théories fumeuses. Mais il fut longtemps et largement entendu que leur seul énoncé ouvrait une brèche infernale.

Cette mise à distance ne relevait pas d'un jugement moral mais d'une conviction politique: en s'attaquant au socle même des émancipations – l'égalité des droits, le commun de l'humanité –, ces opinions sont antidémocratiques, ouvrant la voie à la remise en cause des libertés fondamentales - dans un déchaînement fatal de violence dont les boucs émissaires qu'elles désignent seront les premières victimes, mais ne seront pas les seules.

Il en découle que tout ne se débat pas.

Ces idées-là se combattent, elles ne se discutent pas.

- L'hospitalité de la discussion ne tient pas
face à un tenant de l'inhospitalité pour l'étranger.
- L'égalité de l'échange ne tient pas
face à un tenant de l'inégalité des hommes.
- Le pluralisme des opinions ne tient pas
face à un tenant de la supériorité de sa propre identité.

Leur donner droit de cité revient à accepter que l'on profane un cimetière.
L'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité n'est pas seulement d'efficacité juridique - garantir le temps de la justice, de l'enquête, des preuves. Elle est aussi d'éthique politique: si l'oubli ne saurait avoir prise sur ces crimes, c'est pour nous rappeler que
l'être même de l'homme fut leur victime, au nom de la négation d'une humanité commune.

Commencé la volonté de les exclure,
prolongé par le souhait de les expulser,
le projet criminel de supprimer l'existence d'êtres humains a
u motif de leur étrangeté fantasmée, de leur différence supposée, de leur origine ou de leur « race » a grandi sur ce fumier-là:
la négation intellectuelle de leur égalité en dignité et en droits.

Ces idées ne sauraient donc être dissociées des actes qu'elles ont inspirés: nous ne pouvons faire comme si nous ne savions pas qu'elles sont potentiellement criminelles. Elles sont définitivement coupables, de façon elle aussi imprescriptible.

L'Allemagne le sait. Tirant les leçons du renverse- ment de la république de Weimar et de l'avènement du nazisme par la voie électorale, sa loi fondamentale légitime une conception militante de la démocratie, assumant la répression non seulement des actes mais des idéologies antidémocratiques que promeuvent les droites radicales.

La France devrait, elle aussi, le savoir."

 

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L'Appel à la vigilance face à l'extrême droite Edwy Plenel 2023 p.20-21-22

On ne discute pas recette de cuisine avec des anthropophages: citation de Jean-Pierre Vernant.

 



16 avril 2023

Funambule au milieu des enfants...


C’est probablement son regard qui m’a impressionné lorsqu’elle s’est assise face à moi, une alchimie insolite entre une réelle nostalgie et un immense bonheur.

Plus tard elle m’a raconté sa matinée, les derniers cours de sa carrière de prof de lettres, des élèves « difficiles » à qui elle avait distribué des livres de poésie. Ils avaient lu attentivement et chacun a exprimé une phrase, un mot qui l’avait touché. Ce furent pour elle mille merci. 

Je lui ai demandé si elle se souvenait de son premier cours…
Entourée des enfants, elle était entrée dans une classe illuminée par un soleil d’automne. Elle avait eu la présence d’esprit de les conduire vers les fenêtres. La vallée de la Fensch était déjà éveillée, une brume nageait au dessus des usines, ici travaillait le père de l’un, l’autre jouait au football là bas, regardez… un aigle! où ça?… mais lààà! ah oui mais c’est pas un aigle, c’est un vautour, non c’est un rapace. Oh regardez les rayons du soleil à travers le vitrail du temple… Et ce vert, foncé en bas et de plus en plus clair vers la statue de la Vierge tout en haut… C’est pareil pour le ciel, regarde, plus on regarde haut plus le bleu s’efface comme s’il était progressivement gommé…On peut ouvrir la fenêtre Madame? La fraîcheur entra en même temps que mille sons, bruits de vie qu’ils commentaient… 

Plus tard ils se sont assis et elle ne fit pas du tout le cours qu’elle avait prévu mais prolongea l'instant de poésie en expliquant ce qu’ils avaient déjà si bien compris. Une rencontre s’était faite grâce à cette « petite étincelle de hasard, d’ici et de maintenant (1) » Il se découvrirent soudain de solides fraternités avec les plus grands poètes de notre monde.

Monotype-Catherine-Fahy-2004

Lui aussi j’aime son regard. Enthousiaste, exalté parfois, mais toujours plein d’une joie réelle. Je l’ai vu pour la première fois à la maternité, je lui avais offert une boule lumineuse qui projetait des petites étoiles au plafond. Il termine de très brillantes études d’art qui le passionnent. C’est lui qui m’a fait connaître Georges Didi-Huberman qui de son avis ne pouvait que m’intéresser. 

Vers la fin du livre Phalène, Georges Didi-Huberman parle des photographes. Des véritables photographes, non pas des reporters qui se contentent d’effleurer la réalité lors d’une visite passagère, non, de ces photographes qui ferment un oeil à mesure qu’ils approchent lentement l’oculaire de l’unique point de passage entre le réel et leur inconscient, avant de clore cette expérience provisoire d’un imperceptible mouvement d’index.

Il écrit que regarder n’est pas simplement voir, ni même observer avec plus ou moins de compétence: un regard suppose une implication, une compréhension en profondeur, une préhension quasi tactile

Nous devons nous - impliquer dans - pour avoir une chance de nous - expliquer avec - .

Il n’est pas possible d’expliquer (déplier le réel) sans s’être préalablement impliqué.



Dès la première heure de cours de sa carrière, elle s’est radicalement impliquée.
Ensemble, ils se sont pliés dans la poésie de ce matin d’automne.
Ensuite ses explications ont coulé de source telle l’eau claire pour l’assoiffé.
C’est ainsi qu’à leur tour ils se sont impliqués jusqu’à la toute dernière heure de sa carrière.
Il y a quelques années, une femme l’a abordée et lui a raconté combien ses phrases l’avaient aidée lors des moments difficiles de son existence. Une autre a débusqué son adresse électronique et lui a fait parvenir un message dans lequel figurait tous les mots qu’elle n’oubliera jamais. Elle termine son texte par ces mots: je suis à mon tour devenue prof de lettres.

"Plier c'est rentrer dans l'enfoncement d'un monde. 
Déplier c'est augmenter, croître. 
Plier ne s'oppose pas à déplier, c'est tendre-détendre, contracter-dilater, comprimer-exploser. "(2)

Inspirer et expirer, systole-diastole, flux et reflux, tout ce qui est vivant pulse et respire.


S’impliquer…
expliquer…
impliqués…
expliquants…

Funambule oscillant sur le fil de la vie… 
implication et explication comme pulsation et respiration de qui se sent appelé à la belle tâche d'enseigner.



(1) Petite histoire de la photographie Walter Benjamin lien
(2) Le Pli Gilles Deleuze. Editions de minuit. p11

04 janvier 2023

Quand l'innée et l'acquis sablent le champagne sur la banquise


Ainsi, très tôt, trop tôt peut être, il nous a fallu choisir entre
- la littérature, la philosophie, les langues, les sciences humaines d'une part
- ou les mathématiques, la physique, les sciences expérimentales d'autre part.
En réalité nous avons été implicitement sommés de choisir un camp et nous savions que nos relations avec le camp adverse n’allaient pas être simples.

J’aime la géographie, cette étude de l'horizontal là où l'histoire creuse verticalement.
J'aime les récits des grands explorateurs.
J’aime aussi la belle clarté de certains philosophes qui partant d’une vraie question, apportent un éclairage qui change la vie. Michel Serres fait partie de ceux là et tandis qu’il était encore jeune, il écrivit un livre étonnant et passionnant, il s’agit du Passage du Nord-Ouest. Voici comment il présente son travail :

Le passage du Nord-Ouest fait communiquer l’océan Atlantique et le Pacifique, par les passages froids du Grand Nord Canadien. Il s’ouvre, se ferme, se tord à travers l’immense archipel arctique, le long d’un dédale follement compliqué de golfes et chenaux, de bassins et détroits, entre le territoire de Baffin et la terre de Banks – vous l’embouquez au détroit de Davis, il finit en mer de Beaufort –. De là, courez le nord de l’Alaska vers les Aléoutiennes. Délivrance, vous donnez sur le Pacifique. Le voyage est difficile, les chemins sont rares et parfois barrés.

Les sciences exactes ne sont pas liées aux sciences humaines par un simple intervalle, une interface, ou un espace lisse.

Le passage du Nord-Ouest correspond en image, à leurs relations compliquées.

La route est coupée, elle est libre, le voyage est une aventure, il dépend des lieux, du temps, des circonstances. Tracé sur une carte, le chemin est cependant spécial, original, chaque traversée le trouve différent.

Dans son ouvrage, Michel Serres  dessine des tracés entre lieux réputés sans liens, la rigueur et l’imaginaire, le mythe et l’exactitude, le savoir établi et le savoir sauvage.

Il passe partout, construit un monde où il y a à peu près tout, mathématiques, biologie, philosophie, peinture.  

Le Passage du Nord-Ouest  qui fait communiquer l’océan Atlantique et le Pacifique par l’archipel du Grand Nord canadien est l’image du passage entre les sciences exactes et les sciences humaines. C’est un chemin qui n’est pas donné une fois pour toutes mais qu’il faut construire, découvrir à chaque fois.

Le passage du Nord-Ouest est au fond le projet de toute sa vie et peut être un peu de la mienne.

A l’Est,
un littéraire que j’ai en grande estime, Gilles Deleuze, parle des médecins avec un inhabituel dédain et ne trouve pas de mots assez durs pour dire combien il les méprise.
« Et puis ils (les médecins) sont trop incultes ou alors quand ils se lancent dans la culture, c'est une catastrophe. Enfin ce sont de drôles de gens les médecins. Ma consolation, c'est qu'ils gagnent beaucoup d'argent mais qu'ils n'ont pas le temps de le dépenser vraiment, d'en profiter parce qu'ils mènent une vie extrêmement dure. Enfin les médecins ne m'intéressent pas beaucoup, indépendamment des personnalités encore une fois qui peuvent être exquises. »

A l’Ouest, 
les scientifiques sont les artisans de révolutions successives: la biologie moléculaire, l’informatique, le nucléaire, la conquête spatiale, les neurosciences en considèrent les praticiens sciences humaines comme des plaisantins idéalistes.

A Gilles Deleuze Charles Percy Snow répond ceci :
« J'ai bien des fois assisté à des réunions de personnes qui, d'après les critères de la culture traditionnelle, étaient considérées comme très évoluées, et qui s'étonnaient toutes, avec beaucoup de verve, de ce que les scientifiques fussent si incultes. Il m'est, en une ou deux occasions, arrivé de m'irriter de ces propos et de demander qui, de toute cette honorable compagnie, était capable de dire en quoi consistait la deuxième loi de la thermodynamique. Ma question jeta un froid dans l'assistance et demeura sans réponse : c'était pourtant, dans le domaine de la science, à peu près l'équivalent de la question « Avez-vous lu une œuvre de Shakespeare ? ».   (Les deux cultures, trad. Claude Noël, p.29, J. J. Pauvert, 1968)

Charles Percy Snow nous dit les richesses de chacun et l’immense intérêt que nous avons tous à nous connaître

Entre l’Est et l’Ouest, 
deux mondes, reliés par un labyrinthe, nous voici embarqués pour le voyage.




A l’Est,
des générations de philosophes, de théologiens ont devisé sur la question du libre arbitre et du déterminisme.
Ce questionnement recouvre la distinction entre la nécessité(ce qui n’aurait pas pu être autrement) et la contingence (ce qui aurait pu être différent)

Le déterminismec'est ce pommier qui est destiné à donner des pommes et n’a pas la liberté de produire d’autres fruits. C’est ce chat affamé qui se laisse mourir de faim devant un immense tas de graines.
Nous serions ainsi enfermés dans une prédestination, uniquement guidés par des lois causales venant du dehors.

Le libre arbitre à l’inverse est cette faculté qu’aurait l'être humain de se déterminer librement par opposition au déterminisme ou au fatalisme. Nous aurions la liberté de faire ou de ne pas faire, ce qui fait de nous des êtres responsables et potentiellement coupables

Certains ont choisi le camp du déterminisme, d’autres celui du libre arbitre.

De tous bords, des éclaireurs sont déjà dans la passe

Le sociologue Edgar Morin explique que la réalité est dialogique, qu’elle est dans la tension irréductible entre deux pôles opposés qui se nourrissent en fait l’un l’autre

Le scientifique Joël de Rosnay raconte ceci :
Quand une vague arrive sur un rivage, cette vague est déterminée par une loi naturelle qui résulte d'une différence de pression atmosphérique très loin et qui se traduit par une ondulation sur la mer. (déterminisme)



Je suis là avec ma planche et, connaissant les lois et les règles du surf que je pratique depuis des années, je sais que si je m'avance d'un centimètre de trop, je pique, si je suis trop en arrière, je la perds, mais pendant quelques secondes, je vais pouvoir accompagner cette vague en utilisant des lois locales qui sont les miennes, dont je peux tirer du plaisir.
C'est un compromis entre le déterminisme des lois de la nature et l’exercice de ma responsabilité, de ma liberté et de mon expérience. (libre arbitre)

Le passage du Nord Ouest sera le lieu de rencontre de ces instances à la fois antagonistes et complémentaires.

A l’Ouest,
les généticiens découvrent les lois de l’hérédité un peu avant 1900, la double hélice de l’ADN dans les années 50, le séquençage du génome dans les années 2000.

Au début du XXI° siècle, nous avions intégré l’idée que l’ADN était le support de l’hérédité (l’inné), que celui ci était transmissible de génération en génération tandis que l’acquis lui, ne se transmettait pas. La fille d'une championne cycliste ne sera pas forcément sportive.

Sont apparues cette dernière décennie trois constatations d'une importance majeure.
  • Le génome (le programme génétique) n’est écrit que sur 15% de l’ADN de nos cellules. Les 85%  restants servent à lire (ou ne pas lire) telle ou telle partie du programme.
    Le programme ce serait le DVD, en face il y aurait le lecteur de DVD.
    Le livre et le lecteur, le lecteur qui peut décider de sauter un paragraphe ou le relire  à plusieurs reprises.
  • Ces 85% d’ADN constituent l’épigènome. Son fonctionnement peut être modulé par l’environnement, par ce que nous mangeons, par l’exercice physique que nous faisons ou pas, par le stress que nous gérons ou non,  par le  plaisir que nous prenons à la vie, par la solitude ou le vivre ensemble.
  • Ce qui est le plus extraordinaire réside dans la constatation que les modifications que nous écrivons dans l’épigénome sont transmissibles aux générations suivantes. De nombreuses expérimentations corroborent chaque jour un peu plus que ...
                                                                  ... de l’acquis est transmissible.
C'est la toute première fois depuis que le monde est monde que la démonstration est faite que l'être humain dispose du libre arbitre d'écrire telle ou telle information dans son ADN et que ce libre arbitre sera en partie le déterminisme de ses enfants.
Ces enfants auront à leur tour du libre arbitre du surfeur sur la vague du déterminisme et ainsi de suite au fil des générations.

Précisons toutefois que l'être humain ne se reproduit pas comme les amibes par  copier coller. En lieu et place de la reproduction, l'humain dispose de cette innovation qu'est la  procréation c'est à dire qu'après brassage de la moitié de l'ADN de chacun de ses parents, le poids de l'hérédité d'une maladie n'excède pas plus de 10%. La procréation permet ainsi de créer du nouveau à chaque fois.

Au milieu du passage du Nord Ouest, les scientifiques rencontrent enfin les humanistes
sur ces antiques questions de l’innée et de l’acquis,
de la nécessité et de la contingence,
du déterminisme et du libre arbitre
entre lesquels il n'y a désormais plus d'obligation de choisir.

Et tels de vieux frères ennemis,
ils prennent enfin place à la même table
pour fêter la réconciliation autour d’une grande cause commune
ou chacun occupe enfin une place indispensable
et désormais si respectueuse de l’autre.