19 décembre 2022

Brésil


En octobre de l'an passé, un crime odieux secoua les habitants d'un quartier misérable de notre ville. Un homme d'une quarantaine d'années y fut assassiné à coups de couteau, laissant derrière lui une jeune femme de trente ans et 5 petits enfants entre 5 mois et sept ans. L'assassin s'est enfui et ne fut jamais retrouvé! Une vie avait été enlevée et 6 autres vies se retrouvaient dans la misère la plus noire, sans aucun moyen de survie. 

Lorsque nous avons appris ce qu'il s'était passé, nous nous sommes rendus sur place afin d'évaluer la situation et voir de quelle manière nous pourrions aider cette jeune femme et ses enfants. Ce fut déjà une expédition pour arriver jusqu'à la petite cabane en bois où ils "vivent", tout en haut d'une colline. En arrivant là-haut, nous avons été bouleversés par ce que nous avons découvert: une baraque misérable, de bois et de plastique, sans eau ni électricité, 5 enfants en visible état de malnutrition, les 3 bébés nus sur le sol de terre rouge.

La jeune mère nous a raconté le drame qu'elle vivait et sa grande préoccupation quant à l'avenir de ses enfants. Son garçon ainé a 7 ans, même s'il n'en paraît que cinq. On sent tout de suite qu'il est le petit homme de la maison, serviable et responsable. Vient ensuite une petite fille de 5 ans, timide mais souriante, qui semble s'occuper très bien de ses petits frères et soeur. Les 3 derniers, encore bébés, nous inquiètent davantage. Deux d'entre eux, un garçon et une fille, sont jumeaux. Ils nous paraissent avoir 3 ou 4 mois. Nous sommes stupéfaits d'entendre leur maman nous dire qu'ils ont 1 an 1/2! Rachitiques, les yeux cernés et enfoncés, le petit ventre ballonné, ils nous font l'effet de petits êtres au bout de leurs forces. Ils regardent dans le vide, éloignés de tout ce qui les entoure, indifférents à tout ce qui se passe autour d'eux. Le dernier est un petit bébé de 5 mois, tout aussi fragile et démuni. 

Nous nous rendons compte qu'il est plus qu'urgent d'apporter notre aide à cette mère et à ses enfants avant qu'il ne soit trop tard. Le plus important est de les nourrir et de les aider à recouvrer la santé. Nous verrons par la suite de quelle façon les aider à s'en sortir sans continuer à dépendre totalement d'autres personnes. 

Dès le lendemain, nous y retournons avec deux de nos enfants internes. Nous nous chargeons chacun du plus d'aliments qu'il nous est possible de porter, car ce n'est pas facile de grimper cette colline! Nous arrivons essoufflés, mais lorsque nous découvrons le sourire radieux des deux ainés qui nous accueillent, nous oublions bien vite notre fatigue. Leur mère ne sait comment démontrer sa reconnaissance. Elle n'arrête pas de parler, pendant que les enfants ouvrent les sacs et les caisses pour découvrir tout ce que nous avons apporté. Les premiers moments d'émotion passés, nous proposons à la jeune femme de nous occuper ensemble des problèmes de santé de ses enfants. Elle réalise très bien combien l'état de ses enfants et de ses 3 bébés en particulier est préoccupant, mais elle n'a aucun moyen d'y remédier. Elle n'a absolument aucun argent pour payer une consultation médicale ou acheter un médicament. Elle s'est déjà rendue à plusieurs dispensaires, mais sans résultat. Ou bien il n'y avait pas de médecin, ou aucun médicament disponible. Nous nous chargeons donc de lui obtenir une consultation chez un médecin et de lui fournir les médicaments nécessaires. De son côté, elle se chargera d'emmener ses enfants chez ce médecin. 

Quelques jours plus tard, nous nous retrouvons. La jeune femme nous montre les résultats de la consultation.. Ils confirment sans aucun doute l'état profond de malnutrition des enfants, surtout des trois bébés. Les jumeaux, d'1 an 1/2 pèsent 2 kg 1/2. Le petit de 5 mois pèse quant à lui 2 kg! Quelques semaines, quelques mois de plus peut-être et ils n'auraient pas survécu. Nous promettons à la jeune femme de lui apporter le nécessaire au traitement dès le lendemain. Nous en profitons pour lui apporter aussi des vêtements pour ses enfants car ils n'ont manifestement pas grand chose. 

Petit à petit, nous obtenons aussi de l'aide de la communauté locale. Quelques personnes du quartier s'engagent récolter des vivres auprès des habitants. Au bout de quelques semaines, une chaîne de solidarité s'est créée. 

Nous rendons visite régulièrement à notre petite famille d'adoption. La colline ne nous semble plus pénible à monter, tellement le changement qui s'opère est réconfortant. Les enfants sont incroyablement transformés. En quelques semaines, ils ont repris plusieurs kilos. Leurs petits yeux, auparavant hagards et trop profonds, sont maintenant rieurs et pétillants. Leurs petits bras, auparavant trop maigres et sans forces, se tendent vers nous quand nous les approchons. C'est merveilleux et nous sommes émerveillés! Quel bonheur pour nous de voir revivre ces enfants, autrefois petits êtres décharnés, aujourd'hui petits bébés remplis de joie de vivre. L'aîné de 7 ans a commencé à fréquenter l'école et il est tout heureux et fier de montrer ses cahiers. Quant à la petite fille, de 5 ans, elle s'est épanouie et sa joie fait tellement plaisir! 

Leur maman, quant à elle, aimerait beaucoup travailler. Nous comprenons combien elle aimerait subvenir elle-même aux besoins de sa famille mais bien sûr, pour l'instant, c'est impossible. Comment ferait-elle avec ses cinq petits? Elle a bien essayé pendant quelques jours mais s'est vite rendue compte combien ce serait difficile. Elle avait trouvé du travail dans une famille comme femme d'ouvrage, laissant une jeune fille chez elle pour s'occuper de ses petits. Au bout de quatre jours, elle a dû renoncer, la jeune fille avait abandonné les enfants seuls dans la maison, sans même les avoir nourris! Nous lui avons donc proposé de continuer à l'aider pendant quelques temps. Lorsque ses bébés seront un peu plus grands et en bonne santé, nous l'aiderons à trouver une solution pour qu'elle puisse travailler et subvenir avec dignité aux besoins de sa famille, 

Cela fait maintenant huit mois que nous nous occupons de cette jeune femme et de ses enfants. Il est impossible de décrire le changement qui s'est opéré chez cette petite famille attachante. Les enfants sont sauvés et tous se sont transformés, leur jeune maman également. Peut-être leur avons-nous apporté un peu de bonheur et de joie de vivre. Mais notre bonheur à nous est immense d'avoir pu leur apporter notre aide. C'est tellement merveilleux cette chance de pouvoir aider des enfants, non seulement à vivre, mais à découvrir la joie de vivre! Et cette chance, nous la vivons souvent! 


05 octobre 2022

La fabrique des a priori


La fabrique des a priori


[Les Années lumière]
Mer 05/10/2022


Le principal a priori consiste à penser qu’on en est dépourvu.

Penser contre soi-même consiste à se faire à soi-même la totalité des objections qu’on peut se faire.

C’est considérer qu'entre ma conviction et la recherche de la vérité, la seconde est plus pertinente que la première.

La finalité d'un media n’est pas d’informer pas plus que de dire la vérité.

Son but est de générer de l’audience donc des recettes publicitaires.

Les médias (dans leur écrasante majorité) appartiennent à des milliardaires.

Ceux-ci achètent une courroie de transmission destinée à diffuser des argumentaires sociaux, politiques et commerciaux. 

Les éléments de langage constituent un argumentaire concernant un sujet donné, préparés à l'avance et répétés scrupuleusement par les membres d'un groupe politique ou les chargés de communication. Ils sont simples et courts, afin d’être aisément mémorisables.

« Comme au passant qui chante on reprend sa chanson », les auditeurs/lecteurs s’approprient le préfabriqué et le répètent à leur tour benoitement participant ainsi au rabâchage prévu.

Convaincus de penser par eux-même mais peu fiers de leur passivité et vaguement conscients de leur manipulation, ils rebaptisent « esprit critique » leur aliénation.

L’information ne se reçoit pas, elle se recherche.

Penser un évènement est un acte transitif et personnel.


30 juillet 2022

Le petit grain de folie

 

Les gens n'ont de charme que par leur folie. Voilà ce qui est difficile à comprendre. Le vrai charme des gens c'est le côté où ils perdent un peu les pédales, c'est le côté où ils ne savent plus très bien où ils en sont. Ça ne veut pas dire qu'ils s'écroulent au contraire, ce sont des gens qui ne s'écroulent pas. Mais, si tu ne saisis pas la petite racine ou le petit grain de folie chez quelqu'un, tu peux pas l'aimer. On est tous un peu déments, et j'ai peur, ou je suis bien content, que le point de démence de quelqu'un ce soit la source même de son charme.
Gilles Deleuze

19 juillet 2022

1999 - À 17 ans, tu pars pour un an à l'antipode.

 

« Aucun apprentissage n’évite le voyage.
Sous la conduite d’un guide, l’éducation pousse à l’extérieur.
Pars : sors.
Sors du ventre de ta mère, du berceau, de l’ombre portée par la maison du père et des paysages juvéniles. …
Le voyage des enfants, voilà le sens nu du mot grec pédagogie.
Apprendre lance l’errance.
…
Partir. Sortir.
Se laisser un jour séduire.
Devenir plusieurs, braver l’extérieur, bifurquer ailleurs.
Voici les trois premières étrangetés, les trois variétés d’altérité, les trois premières façons de s’exposer.
Car il n’y a pas d’apprentissage sans exposition, souvent dangereuse, à l’autre. » 


Michel Serres, Le Tiers-instruit, 1992, page 28.



1974. René Dumont. Paroles pour aujourd'hui.

 En 1974 l'agronome René Dumont, interrogé  sur la crise énergétique à venir alertait sur le constat que nous sommes sur une planète finie, 

« que les ressources en énergie telles qu'on les exploite actuellement sont limitées »

… 

« On a mis 600 millions d'années pour refaire les réserves de pétrole existantes. On vient d'en brûler déjà une bonne partie en un siècle et si on continue, on mettra moins d'un siècle à brûler le reste.
Alors, comme cette énergie avait été vendue très bon marché, on a bâti un type de civilisation sur une forme d'énergie très pratique et très bon marché, comme si elle était inépuisable »

… 

« Nous constatons que nous sommes en guerre pour la survie de l'humanité, puisque les ressources sont limitées, les hommes de plus en plus nombreux. »

…

« Ça ne peut pas durer comme ça parce que nous sommes en train de détruire l'environnement à tel point que dans dix ou quinze ans, on aura atteint le point de non-retour.
La solution, c'est qu'il faut d'abord arrêter la croissance de la population et d'abord dans les pays riches, parce que c'est ce qui gaspille le plus.
Et puis arrêter certaines formes de production industrielle qui sont absurdes »


https://www.youtube.com/watch?v=-Vb8MrZQK7g


1986. Marguerite Duras: paroles pour aujourd'hui

Marguerite Duras, Le Matin, 4 juin 1986

« Maintenant on pourrait presque enseigner aux enfants dans les écoles comment la planète va mourir, non pas comme une probabilité mais comme l'histoire du futur. 

On leur dirait qu'on a découvert des feux, des brasiers, des fusions, que l'homme avait allumés et qu'il était incapable d'arrêter. 
Que c'était comme ça, qu'il y avait des sortes d'incendie qu'on ne pouvait plus arrêter du tout. 

Le capitalisme a fait son choix : plutôt ça que de perdre son règne. »

 

01 juillet 2022

Ces milliards d'amours interrompus

Ces milliards d'amours interrompus par les haines, les guerres, les catastrophes.

On ne supprime pas d'un trait de plume métaphysique
ce hurlement des hommes tout au long de l'histoire,
ce hurlement du troupeau grossissant en marche
vers un destin plus vaste que ses forces.

Marc Oraison. La transhumance (1970). p116


129 jours d'infamie envers les Ukrainiennes et leurs amours.


03 mai 2022

La mémoire et les bienfaits de l'oubli

 Nietzsche écrit qu’il devrait être un tonneau de mémoire s’il devait garder la raison de tout ce qui lui passe par la tête de tout ce qu’il pense de tout ce qu’il vit.

Tout s'enregistre dans notre organisme et pour la majeure partie inconsciemment. Le conscient de son côté effectue une sélection, sélection utile en ce sens qu'est choisi à chaque moment de notre vie ce qui peut être utile à l'action présente. Si le  conscient n'opérait pas ce choix, nous serions débordés par l'extrême multiplicité des impressions et, de ce fait, paralysés.


Ce qui est intéressant, c’est que Nietzsche renverse ici les termes habituels: il considère comme essentiel, non la capacité de se souvenir, mais la capacité d'oublier, et il montre que cette capacité est au service de la vie. L'oubli n'est donc pas selon lui un manque, une défaillance de la fonction psychique.


C'est bien plutôt une faculté d'inhibition active, une faculté positive dans toute l'acception du terme. Grâce à lui, toutes nos expériences vitales, tout ce que nous absorbons se présente aussi peu à notre conscience pendant que nous le digérons (ce qu'on pourrait appeler une absorption psychique) que le processus multiple qui se passe dans notre corps pendant que nous assimilons notre nourriture... Voilà, je le répète, l'utilité de la faculté active d'oubli, une sorte de gardienne, de surveillante, chargée de maintenir l'ordre psychique, la tranquillité, l'étiquette... L'individu chez lequel cet appareil d'inhibition est endommagé et ne fonctionne plus peut être comparé à un dyspeptique ; il n'en finit jamais avec rien.    - Généalogie de la morale - II . I


Cet animal oublieux par nécessité, pour qui l'oubli représente une force, la condition d'une santé psychique robuste, a fini par acquérir une faculté contraire, la mémoire, à l'aide de laquelle, dans des cas déterminés, l'oubli est suspendu.


Cette mémoire qui fait passer un souvenir de l'inconscient vers le conscient, peut entrer en action sous diverses influences : idéatives, émotives ou volontaires. Elle est reliée à l'activité intellectuelle tout entière, dont elle est une fonction utile. Il se trouve qu'à notre époque, où la primauté est souvent donnée à l'intelligence livresque, on valorise à l'excès cette faculté de se remémorer tout ce que l'on a enregistré, au détriment même des exigences de la situation vitale actuelle.


Nietzsche avance l’idée que ce que l’on considère là comme un avantage est en réalité un obstacle à la vraie culture de l'esprit et donc, certains hommes ne parviennent pas à devenir des penseurs parce qu'ils ont une trop bonne mémoire.


La faculté créatrice est le propre de l'intelligence authentique en ce qu'elle conduit à trouver des solutions neuves aux problèmes posés.


L'homme qui garderait en mémoire tout ce qu'il a appris aurait par conséquent une solution toute prête pour tous les problèmes, apportée par le souvenir de ce que d'autres ont découvert avant lui, cet homme-là ne cherchera pas puisqu'il a déjà trouvé.


La mémoire de rappel n'est pas une faculté indépendante, fonctionnant pour elle-même, elle n'a de valeur que si elle s'intègre aux autres facultés de l'intelligence, s'harmonise avec elles, se remémorant ce qui convient au but qu'elle se propose d'atteindre, et rejetant le reste comme inutile. Et je suis bien d’accord avec lui.


cet article avait été publié initialement
sur le blog Rhizomes le 23 déc. 2011


26 avril 2022

La question : Qu'en penses-tu ?

 L'idéologie, c'est ce qui pense à votre place, écrivait Jean-François Revel.


"L'idéologie de la médecine libérale reste forte et prégnante. 

Les groupes de pairs apparaissent comme des îlots de résistance face à la culture de la concurrence, avec comme corollaire la responsabilité individuelle, avec le dogme du médecin 'qui sait', face au malade 'qui ignore' et donc de la nécessaire défense de la toute puissance du savoir médical, qui ne doit pas être remis en cause et donc être défendu avec ardeur par les médecins. 
 
Assumer ses doutes sur cette puissance médicale est vécu comme la trahison de la profession. Réfléchir à plusieurs sur sa pratique est subversif puisque cela débouche sur le besoin de transformation des systèmes.

La question : " Qu'en penses-tu ? posée à un autre soignant est donc à la fois un moyen de se réconforter face à la difficulté de l'exercice quotidien, mais c'est aussi le début d'un processus qui, à partir de son exercice professionnel, pose d'une manière collective la question du sens de cet exercice"

Didier Ménard dans
« Pratiques. Les cahiers
de la médecine utopique ».
Avril 2009


 

À se complaire dans l'idéologie, chacun s'expose à se voir poser la question: " Quand penses-tu ?"

13 avril 2022

Ce qui viole l'ordre harmonieux des choses

La « Violence »
est tout ce qui viole l'ordre harmonieux des choses, 

en commençant par le mensonge,
qui est le viol de la vérité ;
l'abus, légal ou non,
qui est le viol de la justice ;
l'oppression,
qui est le viol de la liberté ;
le meurtre et la cruauté,
viol de la vie ;
l'avilissement et la corruption,
viol de la dignité ;
pollution et désintégration atomique,
viol de la nature ;
intolérance religieuse et idéologique,
viol de la conscience. 

Et toutes ces violences-là sont des violences artificielles.
Elles ont pour cause l'esprit de profit et la volonté de domination.
Il en résulte
guerres,
révoltes,
misères,
servitudes,
qui sont quatre fléaux faits de main d'homme, qui se préparent et se perpétuent avec toute la bénédiction de la légalité et de la moralité.
Ils constituent les enchaînements et les déchaînements de la violence légitime. 

Et la moins artificielle des violences légitimes,
c'est la défense légitime,
qui, quand elle aboutit au meurtre,
devrait plutôt s'appeler l'offense légitime. 

Et, naturellement, la suprême expression de la violence légitime,
c'est ce que les hommes appellent « la justice »,
c'est-à-dire, cette espèce de démence de la raison,
qui pense qu'il faut répondre à un mal par un mal,
et qu'on doit appeler « bien » le mal qu'on rend. 

Ce qui fait qu'on redouble le mal et qu'on entre dans une chaîne qui n'en finit pas.

 

Lanza Del Vasto lors d'une émission de 1974 dans les après-midi de France Culture.

Entre les deux tours

 

Ne perdons pas le sens de la nuance. Nous ne parlons ici pas d’une maladie qui a tué 0,2 % de la population européenne en deux ans. Non. Nous parlons ici d’une maladie qui avait tué 35% de la population européenne en deux ans : la peste, et d’une autre : le choléra dont chaque épidémie a tué 1 à 3 % de la population.
 
Ainsi, s’il fallait choisir entre les deux, le moins pire serait de très loin le choléra.
 
Il n’en reste pas moins que ceux qui oublient un peu moins vite que les linottes se souviennent que le choléra est loin d’être une partie de plaisir et que choisir entre deux maux est loin d'être anodin.

29 mars 2022

Le capitalisme

Le capitalisme n’est pas un sujet.
Ainsi n’est-il ni moral, ni immoral, mais a-moral.
Il fonctionne à l’intérêt et à l’égoïsme. C’est pourquoi il est si efficace.
Ne produisant pas une société humainement acceptable, il ne suffit pas.
Il rend nécessaire la politique
qui tente tant bien que mal à équilibrer entre efficacité et insatisfaction

23 mars 2022

Nous serons toujours des sans-papiers



Dix (à douze) générations avant nous, nos déca-aïeuls n’avaient de patronyme dans aucun document officiel. Ce n’est en effet qu’au XVI° siècle sous le règne de François 1° que le besoin se fit sentir de fixer des identités singulières. 
Auparavant, sauf pour les grands notables, la foule des braves gens vivait et mourrait sans qu’on s’en préoccupe, dans une sorte de perception instinctive de la relativité de l’existence. 
Ils étaient des sans-papiers avant l’heure.

Nos aïeux se virent nommés, prénommés, consignés dans l’état "civil" – façon de parler puisqu’il il était assuré par le système ecclésiastique.
Le besoin de personnaliser les hommes d’une manière qui braverait le temps remonte aux pré-débuts de l’ère moderne.

Les femmes quant à elles n’avaient pour toute importance que de donner des fils aux hommes. Mais par nécessité de repérage, il a bien fallu tenir compte d’elles, puisqu’elles étaient forcément, elles aussi, filles d’un père.

De papiers en registres, des cartes aux formulaires, aux certificats, ce système d’individualisation repérable évolua vers des fiches, des cartes perforées puis ce ce fut le tour des numéros d’INSEE à treize chiffres, des empreintes digitales, la numérisation généralisée avec identifiant, mot de passe, fichage ADN, reconnaissance faciale, oculaire. 

Avec la dématérialisation du tout numérique, le papier disparu et nous voilà redevenus une nouvelle fois sans-papiers.

Classés, repérés, identifiés, moins nous sommes connus plus nous voici dépersonnalisés immergés dans l’anonymat collectif. 
Victimes du même mécanisme, nos anciens interlocuteurs en chair et en os cédèrent leur place à des répondeurs programmés et à des robots à langage numérique.

Avant le XVI° siècle, nos aïeux sans-papiers ne comptaient pas en tant que personnes.
Dix générations plus tard leurs descendants sont à leur tour sans-papiers et leur seule trace est celle d'un numéro abstrait.

Nulle part un homme seul ne tient les leviers de commande.
Nulle part quelqu’un peut répondre à quelqu’un qui lui demande des comptes.

Seuls quelques composants électroniques à « l’intelligence » artificielle répètent en boucle
" Je suis programmé pour répondre à une personne
Vous  n'êtes pas une personne. vous êtes un numéro"
" Je suis programmé pour répondre à une personne
Vous  n'êtes pas une personne..."



A partir de 'La Transhumance' par Marc Oraison 



Le seul animal qui ne puisse rien faire sans payer


Lisant l'autre jour un de ces contes brefs qu'Alphonse Allais égrenait au début du siècle dernier, je suis tombé sur un passage bouleversant. Bien plus que les philosophes, les humoristes, quand on sait les lire, vous atteignent à l'essentiel.

C'est une discussion entre le duc Honneau de la Lunerie et son ami Laflamme.

« La civilisation, s'écrie ce dernier, qu'est-ce que c'est, sinon la caserne, le bureau, l'usine, les apéritifs et les garçons de banque?... L'homme est si peu le roi de la Nature qu'il est le seul des animaux qui ne puisse rien faire sans payer. Les bêtes mangent à l'oeil, boivent à l'ail, aiment à l'oeil...

«... Avez-vous jamais vu un daim se ruiner pour une biche ? Le cochon le plus dévoyé ne peut-il pas se livrer à toutes ses cochonneries, sans qu'un de ses confrères, déguisé en sergent de ville ou en huissier, ne vienne lui présenter un mandat d'arrêt ou un billet à ordre ? Dites-le-moi franchement, qui de vous peut se vanter d'avoir assisté au spectacle d'une sarigue tirant un sou de sa poche ?

C'est par réfléchir d'abord là-dessus que sociologues, économistes, philosophes (et éventuellement théologiens) devraient commencer. La civilisation, c'est l'artifice d'une organisation que l'on est bien obligé d'inventer, dès que l'on a ce supplément de cerveau qui vous déphase par rapport à « la Nature ». Et c'est, fatalement, la lutte, les brimades, l'argent, le gendarme...

Sous quelque forme que ce soit.

Tant que l'organisation est, grosso modo, positive pour le plus grand nombre, tout le monde en supporte — ou en méconnaît - les inconvénients.

Mais vient un jour où l'on se rend compte, obscurément, que la proportion s'est lentement renversée. Et l'on ne sait plus quoi faire.


 Marc Oraison. La transhumance 

18 mars 2022

Ça coûte cher une planète?

En mars 2009 l'astrophysicien américain Greg Laughlin a publié un système d'équations destiné à mettre un prix sur les exoplanètes telluriques découvertes par la mission Kepler (des planètes non gazeuses situées en dehors de notre système solaire).

Son équation permet d'évaluer n'importe quelle planète y compris la nôtre, dans une optique à la fois cosmique et commerciale.
La cotation de la terre est estimée 4,5  millions de milliards € (5 millions de milliards de $) ce qui représente l'équivalent de cent fois l'addition des PIB de tous les États du monde. Mars vaudrait 12.500€ puisqu'on ne pourrait pas y survivre plus de 5 secondes, tandis que l'exoplanète Gliese 581c, réputée pour être la plus proche physiquement de la Terre est évaluée à 150 €.

 
 5 millions de milliards de $, un 15.000ème de ce qu'il faudrait pour stopper la faim dans le monde
 
 D'ici 2030, selon un rapport de 2020 de l'Institut international du développement durable, les estimations financières nécessitent un apport de 33 milliards de dollars américains par an, soit un total de 330 milliards de dollars en une décennie. (Ref du 13 mars 2022) 

Lire aussi : chiffres de la-faim 2021, tous les voyants clignotent rouge


 

 

 

 

 

 

 

 

 




24 février 2022

Quand la folie des grands hommes traversent un petit village


C’est l’histoire d’un type qui est né en Autriche,
qui est allé à l’école en Pologne
qui s’est marié en Allemagne
qui a eu des enfants en Union soviétique
et qui meurt en Ukraine.
Et pendant tout ce temps il n’a jamais quitté son village.
(Daniel Mendelsohn dans « les disparus »)
 
Aurait il fallu que ce type donnât sa vie à cinq reprises au nom de nationalismes successifs ?
Ce type avait compris avant tant d’autres qu’on meurt toujours pour rien (tout au plus pour l'intérêt de quelqu'un d'autre que soi).






Retour sur Spinoza 1632_1677
"Le grand secret du régime monarchique et son intérêt vital, consiste à tromper les hommes en travestissant du nom de religion, la crainte dont on veut les tenir en bride; de sorte qu’ils combattent pour leur servitude en croyant combattre pour leur salut et "pensent" que la chose du monde la plus glorieuse à leurs yeux consiste à donner leur sang et leur vie pour servir l’orgueil d’un seul homme."
(Spinoza TTP préface Pléiade p 609)

Il n’y a pas d’espoir sans crainte (religion), ni de crainte (religion) sans espoir 
(Spinoza - Ethique III prop 50)


18 février 2022

Valse des normes

 Je retranscris ici une excellent article publié par le nom moins excellent Luc Perino. Depuis fort longtemps j'ai fait exactement les mêmes constatations, cela m'évite ainsi de l'écrire moi même

 

Valse des normes

humeur du 09/02/2022

Dans les années 1970, la pression artérielle systolique à 60 ans ne devait pas dépasser 160 mm Hg, aujourd’hui le chiffre est de 140. Le nombre d’hypertendus était estimé à 9% de la population. Ce taux est monté à 30% à la fin du XX° siècle, puis à 46% en 2019, par l’abaissement des normes. 

Il en est de même pour la glycémie à jeun dont le chiffre à ne pas franchir est passée de 1,40 g/l à 1,20 g/l. Le changement des normes pour le cholestérol en 2014 a fait brutalement passer de 42% à 57% le pourcentage d’Américains souffrant d’hypercholestérolémie.

Deux amusantes publications ont montré que 90% des Norvégiens étaient hors des normes cardio-vasculaires, et 99% des Américains. Il reste tout de même 10% des Norvégiens et 1% des Américains qui peuvent prétendre à l’immortalité. Le hamburger doit être plus meurtrier que le poisson.

Tous ces morts que nous allons pleurer vont être une nouvelle cause de maladie, car les normes du deuil pathologique ont, elles aussi, été modifiées à la baisse. Dans la version III du manuel de référence en psychiatrie (DSM), la durée au-delà de laquelle il fallait considérer le deuil comme un trouble dépressif avait été rabaissée à un an. Dans la version IV, cette durée était de deux mois. Et enfin dans la version V, il est écrit que le deuil est pathologique s’il dure plus de deux semaines. Dans un autre registre de la psychiatrie, certains considèrent que la dépression du post-partum est l’une des formes de la tentaculaire maladie bipolaire. Ainsi, le nombre de personnes souffrant de troubles mentaux, estimé à plus de 25%, va certainement s’accroître dramatiquement.

La densité osseuse est également sujette à caution normative, l’ostéopénie physiologique des personnes âgées est devenue ostéoporose, indépendamment du risque de fracture.  

Très rarement, la situation est inverse, ce n’est pas l’abaissement des normes qui crée une augmentation de la morbidité, c’est l’augmentation réelle de fréquence d’une anomalie qui oblige à changer les normes. 

L’exemple caricatural est celui du sperme. En 1940, le nombre de spermatozoïdes par ml était de 113 millions. Cinquante ans plus tard, en 1990, il était de 66 millions. Pendant la même période, le volume de l’éjaculat est passé de 3.40 ml à 2.75 ml. Devant la baisse continue de ces chiffres, l’OMS a tout simplement modifié les normes de l’hypospermie. Le taux normal de spermatozoïdes par ml est passé à 20 millions en 1999 et à 15 en 2010. Pour l’éjaculat, la norme est passée à 2ml en 1999 et 1,5 ml en 2010. (1)

Malgré la morbidité qu’elle accumule, cette valse des normes fait tout de même des heureux.
D’une part, chaque spermatozoïde se réjouit d’avoir de moins en moins de concurrents dans sa course à l’ovule.
D’autre part les marchands de chimie gagnent sur deux fronts, ils sont innocentés par la renormalisation de la catastrophe spermatique, et ils sont sollicités pour soigner les détresses médicales consécutives à l’abaissement des normes.


(1) Spermogramme : normes de l'OMS
http://www.aly-abbara.com/echographie/biometrie/scores/spermogramme_normes_oms.html

 

04 février 2022

étonnements heureux

« Le jour où je vais disparaître, j'aurai été poli avec la vie car je l'aurai bien aimée et beaucoup respectée.

Je n'ai jamais considéré comme chose négligeable l'odeur des lilas, le bruit du vent dans les feuilles, le bruit du ressac sur le sable lorsque la mer est calme, le clapotis.

Tous ces moments que nous donne la nature, je les ai aimés, chéris, choyés.

Je suis poli, voilà.

Ils font partie de mes promenades et de mes étonnements heureux sans cesse renouvelés.

Le passé c'est bien, mais l'exaltation du présent, c'est une façon de se tenir, un devoir.

Dans notre civilisation, on maltraite le présent, on est sans cesse tendu vers ce que l'on voudrait avoir, on ne s'émerveille plus de ce que l'on a.

On se plaint de ce que l'on voudrait avoir. Drôle de mentalité!

Se contenter, ce n'est pas péjoratif.

Revenir au bonheur de ce que l'on a, c'est un savoir vivre. »


Promenades en bord de mer
et étonnements heureux 2018

de Olivier De Kersauson

 

03 février 2022

Dépistages inutiles

Voici une mise au point fort utile réalisée par l'excellent Dr Luc Périno:

Un dépistage est dit systématique, organisé ou généralisé quand il s’applique à tous sans distinction. Par exemple, celui du cancer du côlon chez tous les individus de 50 à 74 ans. L’inverse est un dépistage ciblé, par exemple celui du cancer du sein chez des femmes ayant un gène BRCA1 muté.

Je ne parle ici que des résultats des dépistages systématiques en me référant à des méta-analyses institutionnelles (Cochrane, USPSTF, HAS, CDC, etc.).

Il est désormais bien connu que de tels dépistages sont inutiles pour plusieurs cancers (mélanome, thyroïde, endomètre ou prostate), car ils ne modifient pas la mortalité globale. Il suffit d’attendre le premier symptôme pour agir, le taux de survie sera toujours le même. Pour le redoutable cancer du pancréas, l’inutilité du dépistage a été confirmée en 2004 et réaffirmée en 2019. Celui du cancer de l’ovaire est délétère, c’est-à-dire en défaveur des dépistées. Celui du cancer du poumon aggraverait dangereusement la confusion entre dépistage et prévention chez les fumeurs...

Certaines études, non des moindres, ont osé affirmer l’inutilité du dépistage de tous les cancers sans exception. Je n’ose pas encore faire une telle assertion tant que le dépistage du cancer du côlon n’a pas encore livré tous ses secrets.

Hors cancers, on est surpris de découvrir l’inefficacité du dépistage des anévrysmes de l’aorte abdominale. Leur rupture ayant une létalité de 80%, la chirurgie préventive parait logique. Eh bien non, l’arrêt du tabac après diagnostic offre une meilleure survie pour cette maladie des gros fumeurs.

En 2015, une grande étude a évalué 39 tests de dépistage de 19 maladies incluant cancers, diabète de type 2, maladies cardiovasculaires et bronchiques. Résultat : aucun de ces tests n’a eu d’impact sur la mortalité.

Continuons cette liste, toujours institutionnelle.

Inutilité de l’électrocardiogramme de repos ou d’effort à titre de dépistage chez des personnes sans aucun symptôme d'appel.
Inutilité du dosage des lipides avant 21 ans.
Aucun bénéfice du dépistage des troubles cognitifs.
L’examen annuel des femmes asymptomatiques – le mot est important – n’apporte rien pour le dépistage des infections génitales (vaginose, herpès et trichomonase).

Et surtout – mille fois confirmée – une totale inutilité de tous les bilans de santé proposés par les mutuelles, ces fameux check-up dont le but est obscur et douteux.

Qui pourrait encore argumenter pour la systématisation d’un dépistage ?

Cette vacuité me désole moi-même. Heureusement, il existe encore quelques registres où le dépistage peut ouvrir un espace de progrès sanitaire. Par exemple les dépistages anté-nataux, celui du cannabis au volant, des violences conjugales, du mal logement ou encore de la pédophilie. 

Mais le plus grand espace de progrès consiste à enseigner que dépistage et prévention n’ont strictement rien de commun. Le dépistage n’est pas de la prévention, pire : le dépistage dégrade la prévention. Un dépistage généralisé de l’incompréhension de ces deux mots conduirait assurément à une baisse de la mortalité.

 

https://lucperino.com/780/depistages-inutiles.html 

30 janvier 2022

Éduquer

 

Les enseignant peuvent se répartir en trois catégories.

  • Les "suffisamment bons" sont ceux qui enseignent de manière équilibrée en répondant aux besoins des élèves et qui leur permettent, au minimum, de patienter une année ou deux afin qu'ils rencontrent un représentant de la catégorie suivante.
  • Les enseignants exceptionnels sont ceux qui par une pédagogie remarquable parviendraient à faire aimer n'importe quelle discipline au point parfois de susciter des vocations.
  • Les enseignants pitoyables qui par leur médiocrité parviennent à faire détester n'importe quelle matière. Les pires d'entre eux malheureusement y parviennent et souvent les cicatrices sont irréversibles.

Or hacun d'entre nous est apte à tout comprendre (même le complexe) dès lors que celui ou celle qui transmet une connaissance, a lui même compris et assimilé ce dont il parle et dès lors qu'il prend plaisir à échanger ses passions.

Éduquer consiste à transformer un petit d'homme en un être civilisé. Cela suppose qu'on lui transmette ce que l'humanité a fait de meilleur ou de plus utile (langage, règles de vie commune, valeurs, idéaux, Panthéon...). 

Une génération transmet des pépites du passé, à des enfants qui inventeront l'avenir et parfois un progrès.




Ecouter l'inouï

 


« L’inouï (ce que l’audition courante n’a pas perçu) a partie liée avec l’absence, le retrait, la disparition.

Comment lier ensemble le rythme et l’absence?

- Seul ce qui fait acte de présence semble rythmer le monde. 
C’est parce que je me heurte à une présence que je me heurte à un certain rythme

- Ce qui est absent fuit le rythme 
dans la mesure où il ne compose avec rien.
Le néant que suggère l’absence, crée un vide dans lequel le rythme ne tient pas. » (1)


Comment lier le rythme et l’absence?

Habitué à entendre le rythme cardiaque, le médecin est surpris de percevoir l’assourdissement d’un bruit (B1 dans l’Insuffisance Mitrale, B2 dans le Rétrécissement aortique ou le Rétrécissement pulmonaire), habitué à palper les pouls et leur pulsation rythmique, l’absence d'un ou de plusieurs pouls le surprend soudain, tout comme l’absence d’un réflexe ostéo-tendineux lors d’un examen neurologique, de même que la disparition du murmure vésiculaire à l’auscultation d’un pneumothorax ou l’éloignement progressif du rythme cardiaque dans une péricardite.

C’est parce qu’il examine en s’attendant à percevoir un rythme que le médecin entend soudain l’inouï.

Dans le flot de la libre association, dans la succession des mots, de leur scansion, de leur coupure, des pauses, des silences, des interruptions inopinées, le psychanalyste réalise la prouesse, au milieu de ce qu’il entend, de soudain percevoir l’inouï: dernière syllabe d’un mot qui subrepticement s’accole à la première syllabe du mot suivant, une fin de phrase qui fusionne avec début de la suivante, non-dits, mots courants soigneusement évités et substitués par des synonymes insolites…


C’est parce qu'il pratique cette double écoute, qu’au cœur du sac et du ressac du flux conscient, le psychanalyste perçoit l’inouï de l’inconscient.

Peut être est-ce ainsi que s’instaure cette connivence inattendue entre le rythme et l'absence inouïe .



(1) Mallarmé et la parole de l’imâm de Cynthia Fleury