Un enseignant d'une faculté de médecine de Montréal converse avec les étudiants dans le cadre d'un cours sur le SIDA. “La médecine est elle un art ou une science?" un rapide consensus semble s'établir sur la première option. L'enseignant ajoute que la décision d'entamer ce type d'études naît souvent d'un désir ressenti d’aider les autres.
Cependant, au fur et à mesure que se rapproche l’imminence de l’immersion dans la vie professionnelle, la prise de conscience de la multitude des souffrances rencontrées et de la précarité des réponses stéréotypées dont ils pensaient faire l'apprentissage, conduit les étudiants à se gaver fébrilement de science. Ils se donnent ainsi l'illusion d'être armés pour affronter les grands ennemis de notre temps encouragés par les universitaires qui sont le plus souvent à la médecine ce qu'est le luthier au musicien.
Rapidement plongé au cœur de la souffrance humaine, le jeune médecin qui se croyait fort de son outil scientifique, protégé par ses maîtres et solidement armé pour engager les hostilités, réalise que personne ne lui demande de se battre mais simplement d'aider les autres, exactement comme il l'avait intuitivement et violemment ressenti au tout début de son parcours.
Les fabricants d'outils et les luthiers sont d'admirables artisans, mais l'usage de leur œuvre appartient à un autre dont ils ne sont pas maîtres . "Le poète est seul et sans maître" écrivait Saint-John Perse tandis que René Char publiait précisément "le marteau sans maître".
L'homme souffrant amènera très vite le médecin à remiser la science pas très loin du livre de grammaire, à portée de main, mais toujours second dans la lecture de la poésie de la Vie.
Alors, enfin débarrassé des maîtres et de la science, le voici face aux grands défis de l'humanité qui se jouent dans la rencontre, avec pour seul équipement, la claire perception du but à atteindre et la conscience de faire de son mieux.
Explosent alors d'évidentes solidarités avec tous ceux qui, poussés par le même souffle, plantent un arbre de vie dans le temps.
