Ainsi, très tôt, trop tôt peut être, il nous a fallu choisir entre
- la littérature, la philosophie, les langues, les sciences humaines d'une part
- ou les mathématiques, la physique, les sciences expérimentales d'autre part.
En réalité nous avons été implicitement sommés de choisir un camp et nous savions que nos relations avec le camp adverse n’allaient pas être simples.
- la littérature, la philosophie, les langues, les sciences humaines d'une part
- ou les mathématiques, la physique, les sciences expérimentales d'autre part.
En réalité nous avons été implicitement sommés de choisir un camp et nous savions que nos relations avec le camp adverse n’allaient pas être simples.
J’aime la géographie, cette étude de l'horizontal là où l'histoire creuse verticalement.
J'aime les récits des grands explorateurs.
J’aime aussi la belle clarté de certains philosophes qui partant d’une vraie question, apportent un éclairage qui change la vie. Michel Serres fait partie de ceux là et tandis qu’il était encore jeune, il écrivit un livre étonnant et passionnant, il s’agit du Passage du Nord-Ouest. Voici comment il présente son travail :
J'aime les récits des grands explorateurs.
J’aime aussi la belle clarté de certains philosophes qui partant d’une vraie question, apportent un éclairage qui change la vie. Michel Serres fait partie de ceux là et tandis qu’il était encore jeune, il écrivit un livre étonnant et passionnant, il s’agit du Passage du Nord-Ouest. Voici comment il présente son travail :
Le passage du Nord-Ouest fait communiquer l’océan Atlantique et le Pacifique, par les passages froids du Grand Nord Canadien. Il s’ouvre, se ferme, se tord à travers l’immense archipel arctique, le long d’un dédale follement compliqué de golfes et chenaux, de bassins et détroits, entre le territoire de Baffin et la terre de Banks – vous l’embouquez au détroit de Davis, il finit en mer de Beaufort –. De là, courez le nord de l’Alaska vers les Aléoutiennes. Délivrance, vous donnez sur le Pacifique. Le voyage est difficile, les chemins sont rares et parfois barrés.
Les sciences exactes ne sont pas liées aux sciences humaines par un simple intervalle, une interface, ou un espace lisse.
Le passage du Nord-Ouest correspond en image, à leurs relations compliquées.
La route est coupée, elle est libre, le voyage est une aventure, il dépend des lieux, du temps, des circonstances. Tracé sur une carte, le chemin est cependant spécial, original, chaque traversée le trouve différent.
Dans son ouvrage, Michel Serres dessine des tracés entre lieux réputés sans liens, la rigueur et l’imaginaire, le mythe et l’exactitude, le savoir établi et le savoir sauvage.
Il passe partout, construit un monde où il y a à peu près tout, mathématiques, biologie, philosophie, peinture.
Le Passage du Nord-Ouest qui fait communiquer l’océan Atlantique et le Pacifique par l’archipel du Grand Nord canadien est l’image du passage entre les sciences exactes et les sciences humaines. C’est un chemin qui n’est pas donné une fois pour toutes mais qu’il faut construire, découvrir à chaque fois.
Le passage du Nord-Ouest est au fond le projet de toute sa vie et peut être un peu de la mienne.
A l’Est,
un littéraire que j’ai en grande estime, Gilles Deleuze, parle des médecins avec un inhabituel dédain et ne trouve pas de mots assez durs pour dire combien il les méprise.
un littéraire que j’ai en grande estime, Gilles Deleuze, parle des médecins avec un inhabituel dédain et ne trouve pas de mots assez durs pour dire combien il les méprise.
« Et puis ils (les médecins) sont trop incultes ou alors quand ils se lancent dans la culture, c'est une catastrophe. Enfin ce sont de drôles de gens les médecins. Ma consolation, c'est qu'ils gagnent beaucoup d'argent mais qu'ils n'ont pas le temps de le dépenser vraiment, d'en profiter parce qu'ils mènent une vie extrêmement dure. Enfin les médecins ne m'intéressent pas beaucoup, indépendamment des personnalités encore une fois qui peuvent être exquises. »
A l’Ouest,
les scientifiques sont les artisans de révolutions successives: la biologie moléculaire, l’informatique, le nucléaire, la conquête spatiale, les neurosciences en considèrent les praticiens sciences humaines comme des plaisantins idéalistes.
les scientifiques sont les artisans de révolutions successives: la biologie moléculaire, l’informatique, le nucléaire, la conquête spatiale, les neurosciences en considèrent les praticiens sciences humaines comme des plaisantins idéalistes.
A Gilles Deleuze Charles Percy Snow répond ceci :
« J'ai bien des fois assisté à des réunions de personnes qui, d'après les critères de la culture traditionnelle, étaient considérées comme très évoluées, et qui s'étonnaient toutes, avec beaucoup de verve, de ce que les scientifiques fussent si incultes. Il m'est, en une ou deux occasions, arrivé de m'irriter de ces propos et de demander qui, de toute cette honorable compagnie, était capable de dire en quoi consistait la deuxième loi de la thermodynamique. Ma question jeta un froid dans l'assistance et demeura sans réponse : c'était pourtant, dans le domaine de la science, à peu près l'équivalent de la question « Avez-vous lu une œuvre de Shakespeare ? ». (Les deux cultures, trad. Claude Noël, p.29, J. J. Pauvert, 1968)
Charles Percy Snow nous dit les richesses de chacun et l’immense intérêt que nous avons tous à nous connaître
Entre l’Est et l’Ouest,
deux mondes, reliés par un labyrinthe, nous voici embarqués pour le voyage.
deux mondes, reliés par un labyrinthe, nous voici embarqués pour le voyage.
A l’Est,
des générations de philosophes, de théologiens ont devisé sur la question du libre arbitre et du déterminisme.
des générations de philosophes, de théologiens ont devisé sur la question du libre arbitre et du déterminisme.
Ce questionnement recouvre la distinction entre la nécessité(ce qui n’aurait pas pu être autrement) et la contingence (ce qui aurait pu être différent)
Le déterminismec'est ce pommier qui est destiné à donner des pommes et n’a pas la liberté de produire d’autres fruits. C’est ce chat affamé qui se laisse mourir de faim devant un immense tas de graines.
Nous serions ainsi enfermés dans une prédestination, uniquement guidés par des lois causales venant du dehors.
Le libre arbitre à l’inverse est cette faculté qu’aurait l'être humain de se déterminer librement par opposition au déterminisme ou au fatalisme. Nous aurions la liberté de faire ou de ne pas faire, ce qui fait de nous des êtres responsables et potentiellement coupables
Certains ont choisi le camp du déterminisme, d’autres celui du libre arbitre.
De tous bords, des éclaireurs sont déjà dans la passe
Le sociologue Edgar Morin explique que la réalité est dialogique, qu’elle est dans la tension irréductible entre deux pôles opposés qui se nourrissent en fait l’un l’autre
Le sociologue Edgar Morin explique que la réalité est dialogique, qu’elle est dans la tension irréductible entre deux pôles opposés qui se nourrissent en fait l’un l’autre
Le scientifique Joël de Rosnay raconte ceci :
Quand une vague arrive sur un rivage, cette vague est déterminée par une loi naturelle qui résulte d'une différence de pression atmosphérique très loin et qui se traduit par une ondulation sur la mer. (déterminisme)
Je suis là avec ma planche et, connaissant les lois et les règles du surf que je pratique depuis des années, je sais que si je m'avance d'un centimètre de trop, je pique, si je suis trop en arrière, je la perds, mais pendant quelques secondes, je vais pouvoir accompagner cette vague en utilisant des lois locales qui sont les miennes, dont je peux tirer du plaisir.
C'est un compromis entre le déterminisme des lois de la nature et l’exercice de ma responsabilité, de ma liberté et de mon expérience. (libre arbitre)
Le passage du Nord Ouest sera le lieu de rencontre de ces instances à la fois antagonistes et complémentaires.
A l’Ouest,
les généticiens découvrent les lois de l’hérédité un peu avant 1900, la double hélice de l’ADN dans les années 50, le séquençage du génome dans les années 2000.
les généticiens découvrent les lois de l’hérédité un peu avant 1900, la double hélice de l’ADN dans les années 50, le séquençage du génome dans les années 2000.
Au début du XXI° siècle, nous avions intégré l’idée que l’ADN était le support de l’hérédité (l’inné), que celui ci était transmissible de génération en génération tandis que l’acquis lui, ne se transmettait pas. La fille d'une championne cycliste ne sera pas forcément sportive.
Sont apparues cette dernière décennie trois constatations d'une importance majeure.
- Le génome (le programme génétique) n’est écrit que sur 15% de l’ADN de nos cellules. Les 85% restants servent à lire (ou ne pas lire) telle ou telle partie du programme.
Le programme ce serait le DVD, en face il y aurait le lecteur de DVD.
Le livre et le lecteur, le lecteur qui peut décider de sauter un paragraphe ou le relire à plusieurs reprises.
- Ces 85% d’ADN constituent l’épigènome. Son fonctionnement peut être modulé par l’environnement, par ce que nous mangeons, par l’exercice physique que nous faisons ou pas, par le stress que nous gérons ou non, par le plaisir que nous prenons à la vie, par la solitude ou le vivre ensemble.
- Ce qui est le plus extraordinaire réside dans la constatation que les modifications que nous écrivons dans l’épigénome sont transmissibles aux générations suivantes. De nombreuses expérimentations corroborent chaque jour un peu plus que ...
... de l’acquis est transmissible.
C'est la toute première fois depuis que le monde est monde que la démonstration est faite que l'être humain dispose du libre arbitre d'écrire telle ou telle information dans son ADN et que ce libre arbitre sera en partie le déterminisme de ses enfants.
Ces enfants auront à leur tour du libre arbitre du surfeur sur la vague du déterminisme et ainsi de suite au fil des générations.
Précisons toutefois que l'être humain ne se reproduit pas comme les amibes par copier coller. En lieu et place de la reproduction, l'humain dispose de cette innovation qu'est la procréation c'est à dire qu'après brassage de la moitié de l'ADN de chacun de ses parents, le poids de l'hérédité d'une maladie n'excède pas plus de 10%. La procréation permet ainsi de créer du nouveau à chaque fois.
Ces enfants auront à leur tour du libre arbitre du surfeur sur la vague du déterminisme et ainsi de suite au fil des générations.
Précisons toutefois que l'être humain ne se reproduit pas comme les amibes par copier coller. En lieu et place de la reproduction, l'humain dispose de cette innovation qu'est la procréation c'est à dire qu'après brassage de la moitié de l'ADN de chacun de ses parents, le poids de l'hérédité d'une maladie n'excède pas plus de 10%. La procréation permet ainsi de créer du nouveau à chaque fois.
Au milieu du passage du Nord Ouest, les scientifiques rencontrent enfin les humanistes
sur ces antiques questions de l’innée et de l’acquis,
de la nécessité et de la contingence,
du déterminisme et du libre arbitre
entre lesquels il n'y a désormais plus d'obligation de choisir.
sur ces antiques questions de l’innée et de l’acquis,
de la nécessité et de la contingence,
du déterminisme et du libre arbitre
entre lesquels il n'y a désormais plus d'obligation de choisir.
Et tels de vieux frères ennemis,
ils prennent enfin place à la même table
pour fêter la réconciliation autour d’une grande cause commune
ou chacun occupe enfin une place indispensable
et désormais si respectueuse de l’autre.



