30 décembre 2020

Les algorithme sont ils capables de génie?

 

« Quand en 1915, Einstein publie sa théorie de la relativité générale qui est une nouvelle façon de comprendre la gravitation, que sait-on de l’univers ?

- On ne sait pas que l’univers est en expansion

- On ne sait pas qu’il existe d’autres galaxies que la nôtre

- On ne sait pas d’où vient que les étoiles brillent puisqu’on n’a pas encore identifié les forces nucléaires

 

Néanmoins Einstein formule une théorie quotidiennement utilisée un siècle plus tard par tous les cosmologistes de la planète. Il s’est donc agi d’une théorie qui s’est construite quasiment sans données par rapport à celles dont on dispose en 2020.

 

Imaginons que nous ayons à notre disposition toutes les données actuellement recueillies par le satellite, les cosmologistes, les physiciens des particules et qu’elles soient mise à disposition d’un algorithme -  qui ne connaît pas les équations d’Einstein - serait-il capable à partir de ces données retrouver les équations de la relativité générale d’Einstein ? »

 

Voici la question que  pose le physicien des particules Etienne Klein au directeur du CERN François Bouchet. Après quelques silences et une réflexion à haute voix quelque peu embarrassée, ce dernier finit par répondre "J'en doute un peu..."

 


28 décembre 2020

Si j'étais né...


Longtemps il s’était tu, trop occupé par la vie active et trop conscient de nous agacer en évoquant cette période heureusement révolue.
Puis sentant arriver l’heure où il allait rejoindre celle qui m'a donné la vie et qui l’avait devancé dans l’éternité, il commença à évoquer inlassablement les mêmes souvenirs, les mêmes épisodes marquants de sa jeunesse. 
Son horizon intérieur se centra sur ses quinze–vingt ans, sur la guerre, son expulsion en Haute Vienne, sa résistance.

Les années ont passé, et plus je prends de l’âge, plus la proximité de cette guerre et de ma naissance (tout juste dix ans) m’apparaît beaucoup plus réduite que je ne le pensais.

Je ne saurais dire quand cette question m’a éfleuré pour la première fois. Je n’y ai bien sûr apporté aucune réponse. Ainsi est elle restée vivante, me revenant à l’esprit de loin en loin. 
La question pourrait être celle ci : 
Comment me serais je comporté en pareille circonstance, 
qui aurais je été si j’étais né trois ou quatre décennies plus tôt. 
Il est toujours facile d’être résistant de la dernière heure, mais aurais je pris ce risque au cœur de la tourmente ?



Voici peu, j'ai relu un livre fort intéressant. L'auteur, Pierre Bayard est né la même année que moi, son père dans les mêmes années que le mien. Le titre de son livre indiquait que nous partagions la même question. Cette lecture allait être une belle aventure filigranée par le mystère du «devenir-résistant», attitude la moins logique d’entre toutes au regard de ce que l’on sait de la nature et de la psychologie humaine.



Je ne parlerai pas ici de la réponse à la question, juste ceci. L'auteur étudie les motivations de ces criminels de guerre qui pourtant n'étaient pas du bois dans lequel on taille les futurs meurtriers de masse. Ceux ci invoquent la peur du châtiment, il n'ont pas eu le choix:
ils ne pouvaient pas faire autrement.

Lorsqu'on interroge les Justes sur la raison qui les a conduits à risquer leur vie pour sauver des inconnus, la réponse est précisément la même,
ils ne pouvaient pas faire autrement.

Pierre Bayard étudie toutes les bifurcations, tous les choix qu'ont effectués chacun d'entre eux avant de se heurter à cette ultime question de savoir s'ils pouvaient faire autrement. Le livre s'achève sur le point de bascule.

Très belle réflexion sur toutes les petites décisions que l'on subit ou que l'on assume chaque jour, sur nos actes de collaboration ou de résistance, sur nos engagements ou nos silences complices.

Le livre de Christopher Browning "Des hommes ordinaires" est longuement cité. Voici quelques lignes, fulgurantes:

Ils n'auraient pas eu le choix: Mais ce type d'explication présente une sérieuse difficulté.   
 
Tout simplement,
en 45 ans de centaines de procès,
il ne s'est pas trouvé un seul avocat ou accusé
capable de produire un seul cas
où le refus de tuer des civils non armés a entraîné la terrible punition censée frapper les insoumis.

Châtiments ou blâmes occasionnels n'ont jamais eu aucune commune mesure avec la gravité des crimes que ces hommes étaient requis de commettre.
 
 

Et qu'on nous épargne à toi et moi
si possible très longtemps 
d'avoir à choisir un camp

Jean-Jacques Goldmann Si j'étais né en 17 à Leidenstadt





23 décembre 2020

Confusion

Circulent aujourd'hui dans les mêmes canaux de communication, des éléments qui ont des statuts cognitifs très différents!

  • il peut s’agir de connaissances, 
  • de croyances, 
  • d’informations,  
  • de commentaires,  
  • d’opinions,  
  • de bobards…

Leur juxtaposition médiatique fait que leurs statuts se contaminent ou s’amalgament: 

  • les connaissances passent pour des croyances, 
  • les opinions pour des informations,  
  • les bobards pour des connaissances, etc.

Cela crée une énorme confusion.

Nous déclarons aimer la vérité, mais cela ne doit pas nous pousser à toujours déclarer vraies les idées que nous aimons! 

Etienne Klein 2020

 

 

21 décembre 2020

Le choix de ce que nous forgeons

 Lu ce matin dans l'avant propos du livre "Retournez les fusils. Choisir son camp" de Jean Ziegler. 

 

"Nos rôles sociaux nous les exécutons, les produisons, les reproduisons, comme des rituels de conjuration, comme si la liberté, l'imprévisible rencontre avec autrui recelait pour nous d'inavouables menaces.

Ces rôles nous étouffent, nous garrottent lentement. A la racine de nos têtes, des chaînes sont rivées qui nous empêchent de penser, de regarder, de marcher, de rêver, de sentir librement.
 
Nos chaînes nous les forgeons nous-mêmes, inlassablement, avec énergie et application."
 

Bravo à toutes celles et ceux qui ont choisi de forger autre chose que des chaînes et qui parcourent ainsi la difficile voie de la liberté.

19 décembre 2020

L'absurde, la révolte, le devoir d'aimer


Au terme de ma vie professionnelle,
j'ai le sentiment d'avoir combattu l'absurdité de la maladie
animé d'une insatiable révolte;

d'avoir noirci toutes ces pages blanches
de l'encre de la souffrance
et de la peine des vivants,
séchée du dernier souffle de ceux qui s'en sont allés.

Peut être s'agit il moins d'une succession
que de trois filigranes entrelacés
traçant notre humble condition d'hommes
aimants et révoltés,
debout face à l'absurdité de la souffrance,
de la vieillesse et de la déchéance.

Seul le devoir d'aimer n'est ni absurde ni révoltant.

 

Dans Carnets 1, Albert Camus écrit ceci :

"Si j'avais à écrire ici un livre de morale , il aurait cent pages et quatre vingt dix neuf seraient blanches. Sur la dernière, j'écrirais : Je ne connais qu'un seul devoir et c'est celui d'aimer. "

 

16 décembre 2020

Que va t’il s’écrire aujourd’hui?

 « Que reste t’il de la vie qui passe au jour le jour?
 
- pas de la mémoire* qui elle, constamment remet en perspective, comme si , à mesure qu’on s’éloigne du moment vécu, les différents plans du paysage glissaient les uns par rapport aux autres -
 
mais du moment d’écriture,
du choix quasiment inconscient qui se fait à travers l’écriture.

Que va t’il s’écrire aujourd’hui? »

*Nous ne sommes que ce que notre mémoire bien voulu retenir de tout.
 
Serge Rezvani. Variations
sur les jours et les nuits.
Journal 1985 (58 ans)

 

 

 

 

 

 



[15.10.2018]

26 novembre 2020

Question d'âges

Quel est l’âge d’une voiture automobile?

5500 ans pour les roues
250 ans pour le châssis
160 ans pour le moteur à explosion
94 ans pour la direction assistée
90 ans pour l'obsolescence programmée
70 ans pour les essuie-glace automatisés
30 ans pour le pot d’échappement catalytique
16 ans pour les premiers GPS embarqués

La voiture automobile est un agrégat disparate de solutions d’âges différents
dont seul le montage est contemporain


Quel est l’âge d’un humain?

13 milliards d’années pour les atomes
4 milliards d’années pour l’ADN
quelques millions d’années pour l’espèce
quelques décennies pour l’assemblage

17 novembre 2020

Au delà des horizons.

 

• Depuis l'intérieur du cadre de l'immobilité, le concept de mouvement n'apparaît pas. 

  Pour concevoir le mouvement, il faut faire un pas en dehors du cadre de l'immobilité.

• Sur le même modèle, les vivants occupent un îlot d'espace et de temps, englobé dans un océan de néant.

  Envisagé depuis l'îlot de vie, le concept de néant qui l'inclut n'est pas compréhensible

• Le monde des vivants est un îlot baignant dans un immense "océan" de non vie.

  Envisagé par un vivant, le concept de mort n'est pas compréhensible avant d'avoir fait  un pas en dehors du cadre de la vie. 

• Dans le même ordre d'idées, Simone Weil écrit [dans "Attente de Dieu" p47]

Dès l'adolescence, j'ai pensé que le problème de Dieu est un problème dont les données manquent ici bas et que la seule méthode certaine pour éviter de le résoudre à faux ... était de ne pas le poser.
... Il me paraissait inutile de résoudre ce problème car je pensais qu'étant en ce monde, notre affaire était d'adopter la meilleure attitude à l'égard de ce monde, et que cette attitude ne dépendait pas de la solution du problème de Dieu.

Inutile de nous désespérer de ne rien savoir du néant, de la mort, de Dieu avant de sortir de notre cadre.

Notre affaire c'est notre monde, ici et maintenant.


16 novembre 2020

Si nous regardons les chiffres autrement:

63 à 65 millions de français soit 94 à 97% de la population, n'auront pas été contaminés par le virus pandémique actuel.
 
93% des français décédés cette année l'auront été pour d'autre raisons que le virus épidémique.
 
Cette année, notre pays se sera réjoui d'accueillir 750.000 nouveaux nés. Dans le même temps, il aura pleuré le décès de 640.000 personnes.
 
Conservons cependant la lecture impressionnante des pourcentages pour tenter de faire prendre conscience aux désinvoltes, aux irresponsables, aux provocateurs de pacotille, aux délinquants de la vie qu'ils se trompent de combat.

14 novembre 2020

Des gouffres, des vides, des éternités, des néants et une étoile qui danse, pour quatre croyants

1670

"Qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout»

[Pascal dans les « Pensées » au § Disproportions de l’homme]


1911

« L'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un moment. La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit, mais c'est cet éclair qui est tout.»

[Henri Poincaré dans « La valeur de la science »]

1978

« Nous nous dissimulons le néant qui nous entoure, mais il perce parfois la toile peinte de notre vie, comme un récif la surface des eaux.

Tragique condition humaine, brève émergence entre deux vides.»

[Michel Tournier  dans son essai « Le Vent Paraclet »]

1998

« L’homme, cette étincelle entre deux gouffres, trace ici un chemin qui s’effacera après son passage »

[Théodore Monod dans « Le chercheur d'absolu » ]

1885

« Il faut avoir un chaos en soi même pour accoucher d'une étoile qui danse.»

[Nietzsche Ainsi parlait zarathoustra Prologue §5]

10 novembre 2020

Discours à la jeunesse

"D'abord, avant tout, il faut rompre le cercle de fatalité,
le cercle de fer,
le cercle de haine
où les revendications même justes
provoquent des représailles qui se flattent de l'être,"

 Discours à la jeunesse. 

par Jean Jaurès

 

        "Quoi donc ? La paix nous fuira-t-elle toujours ? Et la clameur des hommes, toujours forcenés et toujours déçus, continuera-t-elle à monter vers les étoiles d'or, des capitales modernes incendiées par les obus, comme de l'antique palais de Priam incendié par les torches ? Non ! non ! et malgré les conseils de prudence que nous donnent ces grandioses déceptions, j'ose dire, avec des millions d'hommes, que maintenant la grande paix humaine est possible, et si nous le voulons, elle est prochaine. Des forces neuves y travaillent : la démocratie, la science méthodique, l'universel prolétariat solidaire. La guerre devient plus difficile, parce qu'avec les gouvernements libres des démocraties modernes, elle devient à la fois le péril de tous par le service universel, le crime de tous par le suffrage universel. La guerre devient plus difficile parce que la science enveloppe tous les peuples dans un réseau multiplié, dans un tissu plus serré tous les jours de relations, d'échanges, de conventions ; et si le premier effet des découvertes qui abolissent les distances est parfois d'aggraver les froissements, elles créent à la longue une solidarité, une familiarité humaine qui font de la guerre un attentat monstrueux et une sorte de suicide collectif.

        Enfin, le commun idéal qui exalte et unit les prolétaires de tous les pays les rend plus réfractaires tous les jours à l'ivresse guerrière, aux haines et aux rivalités de nations et de races. Oui, comme l'histoire a donné le dernier mot à la République si souvent bafouée et piétinée, elle donnera le dernier mot à la paix, si souvent raillée par les hommes et les choses, si souvent piétinée par la fureur des événements et des passions. Je ne vous dis pas : C'est une certitude toute faite. Il n'y a pas de certitude toute faite en histoire. Je sais combien sont nombreux encore aux jointures des nations les points malades d'où peut naître soudain une passagère inflammation générale. 

Mais je sais aussi qu'il y a vers la paix des tendances si fortes, si profondes, si essentielles, qu'il dépend de vous, par une volonté consciente, délibérée, infatigable, de systématiser ces tendances et de réaliser enfin le paradoxe de la grande paix humaine, comme vos pères ont réalisé le paradoxe de la grande liberté républicaine. Œuvre difficile, mais non plus œuvre impossible. Apaisement des préjugés et des haines, alliances et fédérations toujours plus vastes, conventions internationales d'ordre économique et social, arbitrage international et désarmement simultané, union des hommes dans le travail et dans la lumière : ce sera, jeunes gens, le plus haut effort et la plus haute gloire de la génération qui se lève.

        Non, je ne vous propose pas un rêve décevant ; je ne vous propose pas non plus un rêve affaiblissant. Que nul de vous ne croie que dans la période encore difficile et incertaine qui précédera l'accord définitif des nations, nous voulons remettre au hasard de nos espérances la moindre parcelle de la sécurité, de la dignité, de la fierté de la France. Contre toute menace et toute humiliation, il faudrait la défendre ; elle est deux fois sacrée pour nous, parce qu'elle est la France, et parce qu'elle est humaine.

        Même l'accord des nations dans la paix définitive n'effacera pas les patries, qui garderont leur profonde originalité historique, leur fonction propre dans l'œuvre commune de l'humanité réconciliée. Et si nous ne voulons pas attendre, pour fermer le livre de la guerre, que la force ait redressé toutes les iniquités commises par la force, si nous ne concevons pas les réparations comme des revanches, nous savons bien que l'Europe, pénétrée enfin de la vertu de la démocratie et de l'esprit de paix, saura trouver les formules de conciliation qui libéreront tous les vaincus des servitudes et des douleurs qui s'attachent à la conquête.  

Mais d'abord, mais avant tout, il faut rompre le cercle de fatalité, le cercle de fer, le cercle de haine où les revendications même justes provoquent des représailles qui se flattent de l'être, où la guerre tourne après la guerre en un mouvement sans issue et sans fin, où le droit et la violence, sous la même livrée sanglante, ne se discernent presque plus l'un de l'autre, et où l'humanité déchirée pleure de la victoire de la justice presque autant que de sa défaite."

Jean Jaurès
discours prononcé en juillet 1903 au lycée d'Albi.

06 novembre 2020

Mnouchkine: Pour les enfants

 

Ariane Mnouchkine - Théâtre du Soleil.
 
"Il faut fuir l’incrédulité ricanante, enflée de sa propre importance, fuir les triomphants prophètes de l’échec inévitable, fuir les pleureurs et vestales d’un passé avorté à jamais et barrant tout futur.
 
Et surtout, surtout, disons à nos enfants qu’ils arrivent sur terre quasiment au début d’une histoire et non pas à sa fin désenchantée. Ils en sont encore aux tout premiers chapitres d’une longue et fabuleuse épopée dont ils seront, non pas les rouages muets, mais au contraire, les inévitables auteurs.
 
Il faut qu’ils sachent que, ô merveille, ils ont une œuvre, faite de mille œuvres, à accomplir, ensemble, avec leurs enfants et les enfants de leurs enfants.
 
Disons-le, haut et fort, car, beaucoup d’entre eux ont entendu le contraire, et je crois, moi, que cela les désespère.
 
Quel plus riche héritage pouvons-nous léguer à nos enfants que la joie de savoir que la genèse n’est pas encore terminée et qu’elle leur appartient."
 
16 nov 2014
 

05 novembre 2020

Oui pour tout, oui pour toujours

Voici ce texte de Victor Hugo 
qui figure dans son livre  "William Shakespeare"
publié en 1864.

Il s'agit de la 3ème partie, livre II - Le XIX° siècle.
L'ouvrage est disponible dans son intégralité 
sur wikisource en suivant ce lien.
Ce sont les paragraphes 518-520.



La Révolution, c’est la France sublimée

Il s’est trouvé qu’un jour la France a été dans la fournaise
Des fournaises de certaines martyres guerrières font pousser des ailes
et de ces flammes cette grande géante est sortie archange
Aujourd’hui pour toute la terre la France s’appelle Révolution
Et désormais ce mot Révolution sera le nom de la Civilisation
jusqu’à ce qu’il soit remplacé par le mot Harmonie

Oui ! Tous et toutes autant que nous sommes, grands et petits
Puissants et méconnus illustres et obscurs
Dans toutes nos œuvres bonnes ou mauvaises
Quelles qu’elles soient
Poèmes Drames Romans Histoires Philosophies,
A la Tribune des Assemblées
Comme devant les foules du théâtre
Comme dans le recueillement des solitudes

Oui pour tout ! Oui pour toujours
Oui pour réhabiliter les lapidées, et les accablés
Oui pour conclure logiquement et marcher droit
Oui pour consoler
Oui pour secourir, pour relever, pour encourager, pour enseigner
Oui pour panser en attendant qu’on guérisse

Oui pour transformer la Charité en Fraternité
La fainéantise en travail
L’oisiveté en utilité
L’iniquité en justice
La populace en peuple
La canaille en nation
Les nations en humanités
La guerre en amour
Les préjugés en examens
Les frontières en soudures
Les limites en ouvertures
Les ornières en rails
L’instinct du mal en volonté du bien
La vie en droit, les rois en hommes

Oui pour ôter des religions, toutes les religions, l’enfer et des sociétés le bagne
Oui ! Pour être frère et sœurs du misérable, du cerf (esclave aux champs) du fellah (esclave en Afrique du Nord) du prolétaire (esclave au travail) , du déshérité, de l’exploité, du trahi, du vaincu, du vendu, du sacrifié, de la prostituée, du forçat, de l’ignorant, du sauvage, du nègre, du condamné et du damné

Oui ! Oui nous sommes tes fils !

10 octobre 2020

La confiance en ses décideurs

Soit une activité à risque potentiel.
Soit une évaluation du rapport bénéfice risque de cette activité.
Soit une décision qui en découle

Exemples:
antennes relai 4 ou 5G
essais nucléaires
stockage de déchets nucléaires
nouvelle molécule médicamenteuse
nouveau vaccin
organisation d’une chasse à courre
une pandémie

Le décideur crédible
installe une antenne relai sur son propre toit
effectue les essais nucléaires a proximité de sa résidence et celle de ses enfants
il fait enfouir des déchets nucléaires dans son jardin ou le sous sol de sa maison
il est premier expérimentateur de nouveaux médicaments et vaccins en instance de mise sur le marché
joue le rôle du cerf dans la chasses à courre
il accompagne des soignants démunis de masques efficaces et de vêtements de protection pendant 48 H

Il s’agit d’un banal principe de précaution qui renforce, si besoin était, la confiance des citoyens/consommateurs envers les décideurs.
C’est grâce à cette attitude vertueuse que le politique ou l'industriel sont convaincants et sont reconnus en tant que responsables exemplaires.
 
 
 
 
Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse
Fais pour autrui ce que tu voudrais qu’il fasse pour toi.
 

03 octobre 2020

La sauvegarde du peuple

 

"Tout ce qui est d'intérêt public doit être rendu public."

"La publicité est la sauvegarde du peuple" (13 août 1789)


"N'ayant pas encore été saisi par la marchandise, le mot publicité désignait non seulement ce qui est d'un usage public mais ce qui appartient au public"

 Il s'agit d'un "droit fondamental de savoir contre l'opacité des pouvoirs. 

Il s'agit de rendre aux peuples du monde les informations qui leur appartiennent."

Il s'agit "d'une liberté aussi fondamentale que fragile, tant elle est durablement plus protectrice que le droit de voter et de choisir ses représentants :
- le droit de savoir et de dire,
- de s'informer et de s'exprimer,
- indissociable des droits de réunion, de pétition et de manifestation.

"C'est en ce sens que les combats contemporains des journalistes d'enquête et des lanceurs d'alerte, face à des pouvoirs arc-boutés sur les privilèges du secret et prompts à diffuser des fausses nouvelles, illustrent la portée toujours révolutionnaire de cette proclamation démocratique, plus de deux siècles après son énoncé."


Fronton de l'Hôtel de ville de Verviers (Province de Liège).

 
La sauvegarde du peuple.
Edwy Plenel.
Ed. La découverte 2020

01 octobre 2020

La poussière, âme du monde.

 

Marie Depusset écrit ceci a propos de l'asile psychiatrique:


«Des gens haineux disent parfois “Mais c'est sale ici”

Savent-t-il que le corps des malades mentaux,

que leurs gestes,

effritent l'espace au lieu de l’habiter

en une desquamation monotone qui remplit les cendriers,

qui fait déborder les chiottes, salit, 

efface la grâce des objets, 

pulvérisé ?


Savent-il qu'ils ont besoin, souvent

de la poussière

qui les protège de la violence du jour, 

de celle des autres,

et qu'il faut faire très doucement 

quand on balaie?»

 

 

 

Marie Depusset “Dieu gît dans les détails”  

 

 

 

J'écrivis en descente, l'inclinaison du bureau faisait s'élancer vers moi des troupeaux qui couraient et des nuages de poussière. Les bêtes aiment la soulever, déranger les insectes qui les attaquent.
Chez nous, la poussière est chassée tous les matins, là elle montait vers le ciel, balayée par le tambour des sabots.
La poussière était l’âme du monde.

Erri De Luca. "Le plus et le moins"


26 septembre 2020

Le Testament amoureux

C'est en Terminale que j'ai lu « Mille aujourd'hui » de Serge Rezvani.

L'écriture mêlait trois histoires, celle de l'actualité, celle d'un auteur en train d'écrire un roman et celle de Rezvani, Cyrus dans le livre, et sa muse Lula (Danièle Rezvani). Ce couple, qui avait fait le choix de quitter la ville pour s'installer dans les Maures au cœur d'une pinède méditerranéenne pour y vivre de leur plume, de leurs pinceaux, d'eau fraîche et d'amour, ce couple m'avait fait longuement rêver.
Trois ans seulement s'étaient écoulés depuis 1968.

Longtemps après j'ai appris que de nombreux lecteurs et lectrices s’étaient identifiés à ce couple et avaient débarqué chez eux à l’impromptu, rompant plusieurs fois par semaine la quiétude de leur isolement choisi. Ces visites imposées se sont encore accentuées lorsqu’Yves Simon a sorti trois ans plus tard sa chanson « Mille aujourd'hui » en référence à ce livre. Nous étions en 1975, j'avais alors vingt ans, le chanteur dix de plus et les Rezvani, quarante cinq et quarante sept ans.

« Lorsque par exemple nous entendions à la radio passer et repasser la chanson « Mille aujourd’hui » d’ Yves Simon 
 Dans cette ville qui s'appelle aujourd'hui    
Je trimbale un bouquin de Rezvani
bien qu’émus et reconnaissants de ce clin d’œil, nous nous sentions rougir d'un malaise incompréhensible. Je n'avais pas écrit cela. Comment lui dire ?Je ne voulais pas devenir père, voilà la vérité ! En aimant ce livre est en voulant à travers lui établir un rapport avec le nous (Lula et Cyrus) de ce livre,  ils (mes lecteurs) nous ramenaient au temps  dont nous étions évadés, il nous ramenaient à notre génération (celle de leurs parents) que depuis des années nous avions désertée, il nous revendiquaient, nous devenions, leurs, ils attendaient de nous un devoir. On imagine ma panique. Nous qui ne voulions pas perdre notre état d’enfance, nous voilà soudain à quarante ans avec des lecteurs de vingt qui nous dévorent de leurs doux yeux inquiets, chargés des orages noirs de la non-violence. De tous côtés c'est le malentendu, et il me semble que plus j'écris plus je creuse de ce malentendu. Les mots m'échappent. Ils sont indépendants de moi. Mon pèse-lettre est déréglé. Je n'ai plus qu'une idée : écrire un livre en réponse au précédent. Plus qu'une obsession, couper le courant, tarir la procession des lecteurs, leur dire que je ne suis pas celui qu'il croient ; reprendre la distance, refermer sur nous le cercle du vallon où seuls seraient admis les amis, ceux qu'une lente et régulière pratique a su ouvrir à l’épanchement et au plaisir de se voir pour rien, pour être bien ensemble. »

L'année suivante, je me préparais au concours de première année et trouvais quelques rares instants pour m'évader dans la lecture de « Bambois, la vie verte. » C'était l'histoire d'un jeune couple Claudie et Francis Hunzinger qui avait choisi de s'installer dans une bergerie des Hautes Vosges et d'y vivre de l'élevage des brebis et de tissage. Rêveries à nouveau. J’ignorais qu’une génération de jeunes s’était cette fois encore, identifiée à cette histoire.

Quarante ans plus tard, je lis le dernier livre de Claudie Hunzinger. Elle a soixante douze ans, Francis un de plus.
« Puis le vent du soir a commencé à couler en torrent sur nous. On s’est ensemble, au lit, serrés. La fenêtre était ouverte, je m'en souviens. L'air de la montagne était inquiété par des craquements.   Nous avons parlé très tard de l’avenir. Lui me racontait des choses d'un avenir qu'il inventait. Et soudain, il a chuchoté : Je te demande pardon. Moi aussi, lui ai-je dit. On n'a pas pu faire mieux, a continué Sils. On était comme ça, pas doués pour la vie matérielle. Et tu sais, Jenny, je te remercie également, a continué Sils. Moi aussi, ai-je répondu. Et alors, comme pour éluder l’essentiel, nous nous sommes mis à parler de la société qui voulait qu'on s'en aille ici.  Et Sils a encore chuchoté que si les brigades vertes venaient nous déloger d'ici, on continuerait droit devant nous, sans regarder de côté. On se ferait une cabane moins grande, et tout à fait cachée, à trois montagnes d’ici. Il a tiré le drap sur nos têtes, et l'on était déjà dans un petit asile neigeux. »

L'an passé, Claudie Hunzinger est venue présenter « La langue des oiseaux » à la Cour des grands" à Metz. Elle a le regard un peu triste mais reste une enthousiaste passionnée.
Elle avait écrit l'histoire de sa mère en 2010  sous le titre « Elle vivaient d’espoir ». Un merveilleux texte, qui raconte l'émancipation de deux femmes, Emma et Thérèse, qui tentent de construire ensemble, dans les années 30, une vie à la fois amoureuse est engagée, parallèlement à la montée des utopies du nazisme. Un homme et la guerre vont les séparer. Leur histoire personnelle rejoint alors la grande Histoire et l'horrible beauté des tragédies.
Robin, le fils de Claudie et Francis a réalisé un film de cette histoire. J'aime le lire sur Facebook.

En  août 1999, il y a eu cette fameuse éclipse. Nous nous étions équipés de lunettes protectrices, mais le ciel breton était tellement nuageux que nous n'avons rien vu, tout au  plus avons-nous ressenti un grand froid soudain.
Au même instant le couple Rezvani sortait d'une consultation de neuro-psychiatrie où leur avait été signifié que Danièle était atteinte d'une maladie d’Alzheimer avancée. Elle approchait de soixante dix ans. Quatre années plus tard Serge a publié un livre intitulé « L’éclipse » qui est à mes yeux le texte le plus fantastique qu’il m’ait été donné de lire sur l’accompagnement de la femme de sa vie dont l’esprit déserte un corps laissé à un irrémédiable abandon.

"Comment pourrais-je être vivant encore si elle n'est plus là? (...)
Que même le peu qui lui reste encore de la sensation d'être elle,
de me savoir moi près d'elle,
tant qu'elle reconnaît ce qui l'entoure,
tant que se prolonge la sensation d'être en vie,
tout plutôt que de disparaître tout à fait !...
Qu'il y ait vie ! Vie !...
Bien que me revient obsessionnellement la phrase d'une violence insoutenable de la neuro-psychiatre parisienne
me prévenant qu'un jour mon amour serait "une morte sans cadavre"...
J’ai lu ce livre à sa sortie, je l’ai longuement médité lorsque ma mère nous a lentement quittés en empruntant les mêmes sentiers.

Voici deux ans, profitant d'un long moment de congés à l'autre bout du monde, j'ai lu « Le testament amoureux de Rezvani », gros livre de cinq à six cents pages qui est en fait la biographie de leur couple amoureux.
Je découvrais ce qu'ils avaient vécu avant « Mille aujourd’hui » puis jusqu'à « l’Eclipse ».

Et j'ai trouvé soudain que tout cela avait passé bien vite.

Je réalisais soudain que Danièle avait commencé sa maladie précisément à l’âge que nous avions et un étrange sentiment de temps perdu s'installa en moi.
Danièle et Serge ont vécu plus de cinquante ans côte à côte, à quelques mètres l'un de l'autre. J'ai passé au minimum soixante heures par semaine loin des miens, et lorsque j'étais à leurs côtés, il arrivait volontiers qu’une partie de moi même ne fût pas tout à fait présente, enferré en pensée dans quelque ressac d'un métier insatiable.

En lisant ce « Testament amoureux »,  un sentiment d'urgence a progressivement envahi toute ma conscience jusqu’apparaisse enfin, dans son évidence simplicité, la certitude que rien ne justifie que l'on sacrifie autant ceux que l'on aime au nom de quelque profession que ce soit.

rien ne justifie… soyez ma muse
et que ne durent que les moments doux

durent que les moments doux
 

Osez Joséphine. Alain Bashung

Tableau réalisé par Danièle Rezvani (Lula)

23 septembre 2020

Tu ne mentiras pas. Vraiment?

"Fais bien attention à une chose, mon enfant !

L'immoralité du mensonge ne tient pas à ce qu'on porte atteinte à la sacro-sainte vérité.

Une société comme la nôtre est bien mal placée pour se réclamer de la vérité, puisque aussi bien elle ne pousse ses membres obligés à dire ce qu'ils ont à dire que pour les prendre au piège d'autant plus sûrement.
 

La fausseté (Unwahrheit) généralisée n'a pas lieu d'exiger des vérités particulières, alors qu'elle les change immédiatement en leur contraire.
 

Et pourtant, il y a dans le mensonge quelque chose d'odieux, dont faisait prendre conscience le châtiment du fouet qu'on infligeait autrefois, mais qui en même temps nous apprend quelque chose sur les gardes-chiourmes de cette société. L'erreur, c'est une franchise excessive.

Celui qui ment a honte, car chaque mensonge lui fait éprouver tout ce qu'il y a d'indigne dans l'ordre d'un monde qui le contraint au mensonge pour survivre et lui chante en même temps la vieille chanson : " À la fidélité et à la probité, décideras bien de ne manquer jamais... " Cette pudeur affaiblit les mensonges de ceux qui ont une sensibilité délicate. Ils s'en tirent mal ; et c'est alors seulement que le mensonge devient proprement quelque chose d'immoral par rapport à autrui. C'est en effet le prendre pour un imbécile et lui témoigner son dédain. Au sein des pratiques éhontées de notre temps, le mensonge a perdu depuis longtemps sa fonction bien claire de nous tromper sur la réalité.

Personne ne croit plus personne, tout le monde sait à quoi s'en tenir. On ne ment à autrui que pour lui signifier le peu d'intérêt qu'on lui porte, pour lui montrer qu'on n'a pas besoin de lui et qu'on se moque de ce qu'il peut bien penser. Le mensonge, qui pouvait autrefois apporter un certain libéralisme dans la communication, est devenu maintenant l'une des techniques de l'impudence, qu'utilise chaque individu pour répandre autour de lui la froideur dont il a besoin pour prospérer."







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Theodor W. Adorno (allemand, 1903-1969) philosophe juif chassé par le nazisme et réfugié aux États-Unis, membre de l’École de Francfort. Penseur antifasciste soucieux de réfléchir aux conditions d'une révolution sociale qui fasse l'économie de la violence.

extrait de Minima Moralia (1951), trad. E. Kaufholz, Payot & Rivages, 1993.

 

 


 

22 septembre 2020

Je connais une maîtresse d’école maternelle...

La morale, c’est bon pour les riches.
Je le dis sans rire. Une vie pauvre est serrée par les événements ; je n’y vois ni arbitraire, ni choix, ni délibération. Certaines vertus sont imposées ; d’autres sont impossibles.

Aussi je hais ces bons conseils que le bienfaiteur donne aux misérables.

Les plus modérés veulent que les pauvres soient bien lavés, parce que, disent-ils, l’eau ne coûte rien. Erreur ; l’eau coûte de la peine, et le savon coûte de l’argent. Il faut du temps aussi pour laver les mioches, et du temps pour laver les blouses et les culottes.

Il faut de l’ordre et de la prévoyance ; parbleu, oui : qui en doute ? Mais il en est de ces vertus comme des profits ; elles ne peuvent se greffer que sur un premier capital. Comment voulez-vous que la sagesse se soutienne quand elle se bat tous les jours avec des soucis qui renaissent tous les jours comme la tête de l’hydre ? La prévoyance sans sécurité, comprenez-vous cela ? Concevez-vous ce regard toujours porté sur un avenir noir ? Non ; c’est un cercle d’où l’on ne peut sortir ; insouciance nourrit misère ; misère nourrit insouciance.

Je connais une maîtresse d’école maternelle qui a sincèrement essayé d’enseigner un peu de morale à ses petits ;
mais les leçons lui rentraient dans la bouche.
« Quel plaisir, mes petits amis, d’avoir une maison propre et claire ! »
Mais elle rencontrait le regard d’un ou deux mioches qui n’avaient pour fenêtre qu’une tabatière, et qu’une mansarde étroite pour trois lits.
« On doit changer son linge de corps une fois par semaine. »
Hélas ! Elle savait bien que si on lavait la chemise de ce tout petit, elle s’en irait en charpie.
Les dangers de l’alcoolisme, autre chanson ; mais comme elle allait faire un portrait de l’ivrogne, elle s’apercevait qu’elle pensait au père de ces deux jumeaux, qui commençaient à rougir de honte.
Il y a des discours qui vous restent dans les dents.

Comment faire ? Ne point prêcher.
Laver ceux qui sont sales, si on peut.
Habiller ceux qui sont en guenilles, si on peut.
Pratiquer soi-même la justice et la bonté.
Ne pas faire rougir les enfants. Ne pas appuyer maladroitement sur leurs maux.
Ne pas flatter, sans le vouloir, ceux qui ont la bonne chance d’être proprement vêtus et d’avoir des parents sobres. 

Non, réellement, il vaut mieux parler d’autres choses, de ce qui est à tout le monde, du soleil, de la lune, des étoiles, des saisons, des nombres, du fleuve, de la montagne, de façon que celui qui n’a point de chaussettes se sente tout de même citoyen ; de façon que la maison d’école soit le temple de la Justice, et le seul lieu où les pauvres ne soient pas méprisés.

Gardons nos sermons pour les riches, et d’abord pour nous-mêmes.

Émile-Auguste Chartier 13 nov 1909