Longtemps il s’était tu, trop occupé par la vie active et trop conscient de nous agacer en évoquant cette période heureusement révolue.
Puis sentant arriver l’heure où il allait rejoindre celle qui m'a donné la vie et qui l’avait devancé dans l’éternité, il commença à évoquer inlassablement les mêmes souvenirs, les mêmes épisodes marquants de sa jeunesse.
Son horizon intérieur se centra sur ses quinze–vingt ans, sur la guerre, son expulsion en Haute Vienne, sa résistance.
Les années ont passé, et plus je prends de l’âge, plus la proximité de cette guerre et de ma naissance (tout juste dix ans) m’apparaît beaucoup plus réduite que je ne le pensais.
Je ne saurais dire quand cette question m’a éfleuré pour la première fois. Je n’y ai bien sûr apporté aucune réponse. Ainsi est elle restée vivante, me revenant à l’esprit de loin en loin.
La question pourrait être celle ci :
Comment me serais je comporté en pareille circonstance,
qui aurais je été si j’étais né trois ou quatre décennies plus tôt.
Il est toujours facile d’être résistant de la dernière heure, mais aurais je pris ce risque au cœur de la tourmente ?
Voici peu, j'ai relu un livre fort intéressant. L'auteur, Pierre Bayard est né la même année que moi, son père dans les mêmes années que le mien. Le titre de son livre indiquait que nous partagions la même question. Cette lecture allait être une belle aventure filigranée par le mystère du «devenir-résistant», attitude la moins logique d’entre toutes au regard de ce que l’on sait de la nature et de la psychologie humaine.
Je ne parlerai pas ici de la réponse à la question, juste ceci. L'auteur étudie les motivations de ces criminels de guerre qui pourtant n'étaient pas du bois dans lequel on taille les futurs meurtriers de masse. Ceux ci invoquent la peur du châtiment, il n'ont pas eu le choix:
ils ne pouvaient pas faire autrement.
Lorsqu'on interroge les Justes sur la raison qui les a conduits à risquer leur vie pour sauver des inconnus, la réponse est précisément la même,
ils ne pouvaient pas faire autrement.
Pierre Bayard étudie toutes les bifurcations, tous les choix qu'ont effectués chacun d'entre eux avant de se heurter à cette ultime question de savoir s'ils pouvaient faire autrement. Le livre s'achève sur le point de bascule.
Très belle réflexion sur toutes les petites décisions que l'on subit ou que l'on assume chaque jour, sur nos actes de collaboration ou de résistance, sur nos engagements ou nos silences complices.
Le livre de Christopher Browning "Des hommes ordinaires" est longuement cité. Voici quelques lignes, fulgurantes:
Ils n'auraient pas eu le choix: Mais ce type d'explication présente une sérieuse difficulté.
Tout simplement,
en 45 ans de centaines de procès,
il ne s'est pas trouvé un seul avocat ou accusé
capable de produire un seul cas
où le refus de tuer des civils non armés a entraîné la terrible punition censée frapper les insoumis.
Châtiments ou blâmes occasionnels n'ont jamais eu aucune commune mesure avec la gravité des crimes que ces hommes étaient requis de commettre.
Et qu'on nous épargne à toi et moi
si possible très longtemps
d'avoir à choisir un camp
Jean-Jacques Goldmann Si j'étais né en 17 à Leidenstadt