L'écriture mêlait trois histoires, celle de l'actualité, celle d'un auteur en train d'écrire un roman et celle de Rezvani, Cyrus dans le livre, et sa muse Lula (Danièle Rezvani). Ce couple, qui avait fait le choix de quitter la ville pour s'installer dans les Maures au cœur d'une pinède méditerranéenne pour y vivre de leur plume, de leurs pinceaux, d'eau fraîche et d'amour, ce couple m'avait fait longuement rêver.
Trois ans seulement s'étaient écoulés depuis 1968.
Longtemps après j'ai appris que de nombreux lecteurs et lectrices s’étaient identifiés à ce couple et avaient débarqué chez eux à l’impromptu, rompant plusieurs fois par semaine la quiétude de leur isolement choisi. Ces visites imposées se sont encore accentuées lorsqu’Yves Simon a sorti trois ans plus tard sa chanson « Mille aujourd'hui » en référence à ce livre. Nous étions en 1975, j'avais alors vingt ans, le chanteur dix de plus et les Rezvani, quarante cinq et quarante sept ans.
« Lorsque par exemple nous entendions à la radio passer et repasser la chanson « Mille aujourd’hui » d’ Yves Simon
Dans cette ville qui s'appelle aujourd'hui
Je trimbale un bouquin de Rezvani
bien qu’émus et reconnaissants de ce clin d’œil, nous nous sentions rougir d'un malaise incompréhensible. Je n'avais pas écrit cela. Comment lui dire ?Je ne voulais pas devenir père, voilà la vérité ! En aimant ce livre est en voulant à travers lui établir un rapport avec le nous (Lula et Cyrus) de ce livre, ils (mes lecteurs) nous ramenaient au temps dont nous étions évadés, il nous ramenaient à notre génération (celle de leurs parents) que depuis des années nous avions désertée, il nous revendiquaient, nous devenions, leurs, ils attendaient de nous un devoir. On imagine ma panique. Nous qui ne voulions pas perdre notre état d’enfance, nous voilà soudain à quarante ans avec des lecteurs de vingt qui nous dévorent de leurs doux yeux inquiets, chargés des orages noirs de la non-violence. De tous côtés c'est le malentendu, et il me semble que plus j'écris plus je creuse de ce malentendu. Les mots m'échappent. Ils sont indépendants de moi. Mon pèse-lettre est déréglé. Je n'ai plus qu'une idée : écrire un livre en réponse au précédent. Plus qu'une obsession, couper le courant, tarir la procession des lecteurs, leur dire que je ne suis pas celui qu'il croient ; reprendre la distance, refermer sur nous le cercle du vallon où seuls seraient admis les amis, ceux qu'une lente et régulière pratique a su ouvrir à l’épanchement et au plaisir de se voir pour rien, pour être bien ensemble. »
L'année suivante, je me préparais au concours de première année et trouvais quelques rares instants pour m'évader dans la lecture de « Bambois, la vie verte. » C'était l'histoire d'un jeune couple Claudie et Francis Hunzinger qui avait choisi de s'installer dans une bergerie des Hautes Vosges et d'y vivre de l'élevage des brebis et de tissage. Rêveries à nouveau. J’ignorais qu’une génération de jeunes s’était cette fois encore, identifiée à cette histoire.
Quarante ans plus tard, je lis le dernier livre de Claudie Hunzinger. Elle a soixante douze ans, Francis un de plus.
« Puis le vent du soir a commencé à couler en torrent sur nous. On s’est ensemble, au lit, serrés. La fenêtre était ouverte, je m'en souviens. L'air de la montagne était inquiété par des craquements. Nous avons parlé très tard de l’avenir. Lui me racontait des choses d'un avenir qu'il inventait. Et soudain, il a chuchoté : Je te demande pardon. Moi aussi, lui ai-je dit. On n'a pas pu faire mieux, a continué Sils. On était comme ça, pas doués pour la vie matérielle. Et tu sais, Jenny, je te remercie également, a continué Sils. Moi aussi, ai-je répondu. Et alors, comme pour éluder l’essentiel, nous nous sommes mis à parler de la société qui voulait qu'on s'en aille ici. Et Sils a encore chuchoté que si les brigades vertes venaient nous déloger d'ici, on continuerait droit devant nous, sans regarder de côté. On se ferait une cabane moins grande, et tout à fait cachée, à trois montagnes d’ici. Il a tiré le drap sur nos têtes, et l'on était déjà dans un petit asile neigeux. »
L'an passé, Claudie Hunzinger est venue présenter « La langue des oiseaux » à la Cour des grands" à Metz. Elle a le regard un peu triste mais reste une enthousiaste passionnée.
Elle avait écrit l'histoire de sa mère en 2010 sous le titre « Elle vivaient d’espoir ». Un merveilleux texte, qui raconte l'émancipation de deux femmes, Emma et Thérèse, qui tentent de construire ensemble, dans les années 30, une vie à la fois amoureuse est engagée, parallèlement à la montée des utopies du nazisme. Un homme et la guerre vont les séparer. Leur histoire personnelle rejoint alors la grande Histoire et l'horrible beauté des tragédies.
Robin, le fils de Claudie et Francis a réalisé un film de cette histoire. J'aime le lire sur Facebook.
En août 1999, il y a eu cette fameuse éclipse. Nous nous étions équipés de lunettes protectrices, mais le ciel breton était tellement nuageux que nous n'avons rien vu, tout au plus avons-nous ressenti un grand froid soudain.
Au même instant le couple Rezvani sortait d'une consultation de neuro-psychiatrie où leur avait été signifié que Danièle était atteinte d'une maladie d’Alzheimer avancée. Elle approchait de soixante dix ans. Quatre années plus tard Serge a publié un livre intitulé « L’éclipse » qui est à mes yeux le texte le plus fantastique qu’il m’ait été donné de lire sur l’accompagnement de la femme de sa vie dont l’esprit déserte un corps laissé à un irrémédiable abandon.
"Comment pourrais-je être vivant encore si elle n'est plus là? (...)
Que même le peu qui lui reste encore de la sensation d'être elle,
de me savoir moi près d'elle,
tant qu'elle reconnaît ce qui l'entoure,
tant que se prolonge la sensation d'être en vie,
tout plutôt que de disparaître tout à fait !...
Qu'il y ait vie ! Vie !...
Bien que me revient obsessionnellement la phrase d'une violence insoutenable de la neuro-psychiatre parisienne
me prévenant qu'un jour mon amour serait "une morte sans cadavre"...
J’ai lu ce livre à sa sortie, je l’ai longuement médité lorsque ma mère nous a lentement quittés en empruntant les mêmes sentiers.
Voici deux ans, profitant d'un long moment de congés à l'autre bout du monde, j'ai lu « Le testament amoureux de Rezvani », gros livre de cinq à six cents pages qui est en fait la biographie de leur couple amoureux.
Je découvrais ce qu'ils avaient vécu avant « Mille aujourd’hui » puis jusqu'à « l’Eclipse ».
Et j'ai trouvé soudain que tout cela avait passé bien vite.
Je réalisais soudain que Danièle avait commencé sa maladie précisément à l’âge que nous avions et un étrange sentiment de temps perdu s'installa en moi.
Danièle et Serge ont vécu plus de cinquante ans côte à côte, à quelques mètres l'un de l'autre. J'ai passé au minimum soixante heures par semaine loin des miens, et lorsque j'étais à leurs côtés, il arrivait volontiers qu’une partie de moi même ne fût pas tout à fait présente, enferré en pensée dans quelque ressac d'un métier insatiable.
En lisant ce « Testament amoureux », un sentiment d'urgence a progressivement envahi toute ma conscience jusqu’apparaisse enfin, dans son évidence simplicité, la certitude que rien ne justifie que l'on sacrifie autant ceux que l'on aime au nom de quelque profession que ce soit.
rien ne justifie… soyez ma muse
et que ne durent que les moments doux
durent que les moments doux
Osez Joséphine. Alain Bashung


